La Folk Music Américaine

Régis Meyran

Compte rendu de lecture : Jacques Brémond

Le sous-titre (De la contre-culture à l’entertainment) donne la direction historique générale de cet ouvrage. Il s’agit d’illustrer l’évolution d’une forme de patrimoine (folklore musical composite d’une groupe humain spécifique, qualifié de folk) utilisé comme élément de contestation sociale. Ainsi la musique est grandement considérée comme l’incarnation sonore d’un message politique, sans oublier l’aspect commercial en devenir au cours du XXème siècle : nous sommes au pays du show-business (USA).


D’emblée il faut corriger l’idée que la (le?) folk est seulement liée aux années 1960. Car le creuset musical américain est vaste et a une longue histoire : les ethnologues ont analysé les expressions musicales des campagnes (noires et blanches) puis des artistes liés aux syndicalistes (anarchistes, communistes, etc.) et enfin de la convergence entre le « petit peuple des pauvres » et les intellectuels des villes et des universités. Tout cela a brodé une histoire dont l’auteur nous indique les étapes essentielles. Cette anthropologie s’appuie sur une longue série de collectes puis dans la prolifération des enregistrements.

Le creuset initial est évidemment celui des Amérindiens et des populations diverses importées et/ ou immigrées sur le continent (colonisation et commerce des esclaves africains) qui fondent une expression fortement liée aux réalités sociales . Ainsi s’expriment les échos des champs de travail, des usines, avec peu à peu la création de la syndicalisation et des associations de défense des droits et les partis politiques. L’auteur évoque longuement le rôle institutionnel (ex. le Smithsonian Institute) celui des pionniers (comme John et Alan Lomax) puis la définition progressive des genres parallèles (blues essentiel et fondamental, country, etc.) avec des analyses précises et argumentées (ex : Leadbelly ou la chanson John Henry).

Leadbelly

Régis Meyran étant aussi anthropologue, il définit un champ de recherche spécifique et le cœur du livre s’attache à l’importance des musiques noires (un chapitre est même consacré à la contestation en rapport avec l’engagement politique). L’analyse est particulièrement pertinente sur la convergence du christianisme et des traditions issues d’Afrique. Ainsi ces pratiques ont-elles une valeur « infrapolitique » nous dit l’auteur : « ce domaine caché » du discours et des pratiques des classes subalternes, qui permet de décrire l’activité des personnes à mi-chemin entre la passivité et la révolte, pratiquement un ensemble de « résistances dissimulées, discrètes ou déguisées », telles qu’un conte populaire de vengeance, un rituel de carnaval, une assemblée informelle de voisins… c’est-à-dire des pratiques annonciatrices de l’acte politique visible et public » (p 41).
Dès les années 1920, les enregistrements permettent de témoigner d’une identité spécifique, d’une affirmation culturelle et bien sûr d’une diffusion par les radios et le disque. Peu à peu sont évoqués des moments “charnières”, du mélange des genres (jazz/ blues/ swing) du rôle du parti communiste, de certains musicologues, comme l’oublié mais important Lawrence Gellert.

Régis Meyran – Lawrence Gellert – John et Alan Lomax

Paradoxalement, du moins en apparence, c’est le substrat d’un renouveau du folk (folk revival) qui donne naissance à une redéfinition des éléments fondamentaux dès l’après-guerre. Deux moments sont distingués par l’auteur :

  • Les années 1940-53, où, globalement, l’activisme politique est soutenu par des chansons de militants, symbolisées par la figure de Pete Seeger. Une expression revendicatrice multiple, qui englobe souvent plusieurs thèmes : la défense des travailleurs, les droits civiques (les années 50 auront beaucoup de peine à aboutir à la fin de la ségrégation raciale) et une proclamation générale faisant appel à la liberté, un des principes fondamentaux de la constitution américaine.
    Puis, en miroir au contexte de la guerre froide et du maccarthysme, la jeunesse prend le relais des grands ainés (Woodie Guthrie) et petit à petit, l’affirmation des luttes sera convergente aussi bien pour les minorités pauvres que les universitaires des villes, avec enfin la lutte contre la guerre qui culminera à l’époque du Vietnam.
  • Les années 1959-65, beaucoup plus « médiatiques » et qui perdent majoritairement leur sens politique revendicatif, même si une persistance de certains artistes met en valeur les « protest songs ». A côté des stars Bob Dylan, Joan Baez, des orientations intellectuelles (le magazine Sing Out face à la guerre au Vietnam) et d’un immense développement du « divertissement » (avec les festivals), l’auteur insiste sur des figures moins connues chez nous, mais qui portent haut le flambeau de leur engagement. Ainsi sont précisés les rôles de Karen Dalton, Izzy Young, Dave Van Ronk, Barbara Dane (la plus injustement oubliée ?) ou encore Phil Ochs. Bientôt cette « mode du folk » se manifesta aussi en Europe et un peu partout par les tournées et festivals de plus en plus grands (et consensuels).
Barbara Dane – Dave Van Ronk – Izzy Young – Karen Dalton – Phil Ochs

Régis Meyran arrive à un constat qui est présenté (presque) comme un regret, l’abandon d’une forme d’authenticité. Le succès et l’existence des « stars » obligent à une forme de dérive selon l’auteur : « un artiste financé par une grande maison de disques, en tant qu’individualité et marchandise, pouvait difficilement concilier une carrière artistique avec un engagement véritablement militant, sans parler de son manque de disponibilité temporelle. Enfin, la vague rock touchait un public bien plus large que le petit monde de la folk. Tout cela contribua à la dépolitisation en même temps qu’elle s’électrifiait pour s’inscrire dans le grand courant du rock, dont les thèmes de prédilection avaient plus à voir avec l’amour ou les effets psychédéliques de la drogue qu’avec la lutte sociale. » (p 111-112)
Tout au long de son récit, il évite la fausse objectivité et assume son affirmation sous-jacente de convictions personnelles : antiracisme, souci de démocratie, etc. C’est pourquoi il est d’autant plus sensible quand il constate l’abandon de l’aspect globalement « politique » au bénéfice actuel d’une exploitation commerciale. Cet aspect propose plusieurs centres d’intérêt : il revisite l’histoire avec le choix d’éléments souvent moins connus chez nous, et incite le lecteur à se poser bien des questions sur les clichés souvent dominants dans les médias (radios, télévisions, et maintenant sites Web).
Si l’on accepte ce parti pris qui évite heureusement l’anti-américanisme d’une certaine époque chez nous, on profite en fait du rétablissement d’une vérité historique appropriée, cette lecture étant alors propice à une vivifiante émulation. On ne redira jamais assez l’importance des musiques “ethniques”, amérindiennes et surtout noires, dont l’influence sur tous les “genres nord-américains” est fondamentale jusqu’aux dérivées issues des mêmes traditions (country, gospel, jazz, swing, etc. la liste est presque sans fin).
Par ses aspects érudits sur des faits et des personnes souvent mal connus, par les références à des ouvrages conséquents (dont ceux de l’ami Gérard Herzhaft) et par cette lente démonstration fort bien argumentée, ce livre est un bon moyen de revoir notre histoire commune, ou simplement d’en apprendre les grands axes, dans laquelle l’influence de cette “folk music” n’a pas fini de porter ses fruits sur une bonne partie de notre univers sonore.
© (Jacques Brémond) Ed. Le Mot et le Reste (144 pages, 17 €)

Note de l’éditeur : Régis Meyran est journaliste (Alternatives Economiques, Sciences Humaines, Le Courrier de l’Unesco) et anthropologue associé à l’Ecole pratique des hautes études. Auteur d’études et d’ouvrages sur les question de racisme des d’identité, il anime avec Michel Wieviorka et Philippe Portier la plateforme internationale sur le racisme et l’antisémitisme

Laisser un commentaire