Divorce et Country Music

par Eric Allart

Nous avons abordé, dans un premier volet, une sélection aussi diachronique que subjective sur le traitement du mariage dans la Country Music. Pour prolonger le thème, il est temps de compulser le foisonnement d’œuvres attachées à dépeindre son achèvement, sa fin, donc sa rupture. Le divorce, dans à peu près toutes ses causalités et ses acceptions, a été traité dans une production massive dont le sommet se situe probablement au tournant des années 1960-70. Non pas parce que les générations précédentes traversaient les fluctuations du cœur et de la fesse avec moins de cahots, mais pour plusieurs causes : générationnelles, sociétales et technologiques.

Cette phase historique correspond aussi aux Etats-Unis, et dans la sphère anglophone, à une représentation du genre nourrie malgré elle par une surabondance de productions usant le thème à l’extrême. En France, en dehors d’une poignée d’allumés -dont votre serviteur se revendique- personne ou presque n’a pris conscience de la portée du phénomène. Cette affirmation ne relève pas d’un travail scientifique fondé sur des statistiques, ni d’une approche universitaire étayée par une analyse académique. Elle est le produit de 45 ans d’écoute et de curiosité compulsive, d’échanges avec d’autres amateurs et de connaissances acquises au fil des ans.

Actualitié du thème sur disques

1- Un “habitus de boomer” :
Si le divorce pour cause d’adultère existe depuis les débuts de la colonisation, le divorce par consentement mutuel est initié en Californie en 1969 puis est suivi par d’autres états américains. Cette légalisation facilite le fait et s’inscrit dans la libération progressive des mœurs qui se détache du carcan religieux. Les générations nées pendant la seconde guerre mondiale, portées par l’hédonisme des années 1950, les promesses de progrès par la science et la consommation de masse, ont vu l’émergence, dans la culture populaire, du culte du jeune et du mouvement.

Musicalement, c’est le Rock and roll qui a été le marqueur de cette génération. Le Rockabilly, connecté à la Country Music en a été l’illustration rurale. Or, ce petit monde entre dans la maturité. Avec parfois son cortège de crises du couple et des désillusions. La période est aux mutations sociologiques. Avec remise en cause du modèle du machisme dominant. Libération sexuelle. Pertes de repères des néo-urbains, issus de la Grande Migration entamée dans les années 1920 pour alimenter l’industrie, fracassés par l’effacement des cadres traditionnels des communautés rurales. On peut même parler de crise identitaire.

Le vice-président des Etats-Unis, J.D. Vance, figure du gouvernement Trump, raconte dans son autobiographie Hillbilly Elégie son enfance dans ce contexte déstructuré et violent. Un nouveau mal-être prend pour cadre les interminables résidences pavillonnaires où l’idéalisme béat des années 1950 ne suffit peut-être pas à donner du sens à l’existence. Ajoutons au tableau du “pas bien”, érigé en routine, le portrait des hommes jeunes esquintés par les guerres en Corée et au Viet-Nam (en attendant l’Irak et l’Afghanistan) dont le retour à la vie civile est rendu problématique par le stress post-traumatique. On pourra se référer à notre article sur “Quand la Country-Music s’en va en guerre” pour compléter lr sujet.

C’est après la Seconde Guerre mondiale que la Country Music va ouvertement se faire le miroir de ces expériences collectives. Après les tempêtes d’ocytocine et de testostérone des teenagers des fifties, secouant leurs carcasses juvéniles dans des drive-in au son du Rock and Roll, les voici plus mûrs et en proie aux affres des crises conjugales. Ça tombe bien, l’industrie du disque, à Nashville aussi bien qu’à Los Angeles, est prête à en faire le récit cathartique dans le sous-genre dédié qui semble avoir été inventé pour le faire. Il s’agit naturellement du Honky-Tonk, même si le Western Swing a ouvert la voie au thème dans les années 1940.

Le divorce commme élément de promotion médiatique ?

2- Le commencement de la fin :
Il arrive parfois, dans le cours des vies, qu’à la passion des débuts succède une usure qui fait les beaux jours de la littérature et des experts en chimie organique. Successions de phases qui voient parfois se transformer en gouffre ce qui n’était qu’une petite faille. A Nashville, aussi bien qu’en Californie, on dresse un tableau sans concession de la misère conjugale.
Ouvrons avec un diamant noir de Johnny Paycheck où l’époux espionne l’amant de sa femme. Non pas pour lui demander des comptes, mais avec une compréhension parfaite du processus en trois phases dont les victimes semblent innombrables : séduction, consommation, abandon. On savourera la dernier vers d’une tragique perversité…

He Is In A Hurry. Johnny Paycheck. 1966.
I’ve seen him quit all in a straight flush with aces high
He’s never been late, getting home, not once in life
He races through his routine, from nine till five
He is in a hurry, he has to get home to my wife
But I don’t blame him, she’s really something
To go home to, she meets him at the door with his papers and my pride. She can make a man forget he has heartache
He is in a hurry, he has to get home to my wife
He is on his toes now, but I garantee you, he’d better stay there
She gives a lot, but demands a lot, and that’s only fair
Just one lapse in love and he’ll wine up here by my side
Watching someone else, hurry on, to our wife.

Je l’ai vu tout miser sur une quinte flush à l’as/ Il n’est jamais rentré en retard, pas une seule fois de sa vie/ Il expédie sa journée, de neuf heures à dix-sept heures/ Il est pressé, il doit rentrer retrouver ma femme/ Mais je ne lui en veux pas, elle est vraiment exceptionnelle/ Elle l’accueille sur le pas de la porte avec le journal et ma fiert/ Elle sait faire oublier à un homme ses peines de cœur/ Il est pressé, il doit rentrer retrouver ma femme/ Il marche sur des œufs, mais je vous le garantis : il a tout intérêt à rester prudent/ Elle donne beaucoup, mais exige beaucoup, et c’est bien normal/ Au moindre faux pas amoureux, il se retrouvera ici, à mes côtés/ À regarder quelqu’un d’autre se hâter de rejoindre… notre femme.

Cette même année 1966 Buck Owens use d’une figure elliptique pour illustrer la mort du désir :

We Split The Blanket In The Middle. Buck Owens. 1966.
Every night I go out somebody asks me
Whatever happened to you
I just say that I haven’t seen you lately
And then I say my friend I thought you knew
That we split the blanket down the middle
‘Cause we could never get along
We split the blanket down the middle
That’s all you can do when love is gone
Well, I tell ’em that we tried and tried to make it
But we couldn’t solve what was the use
To hang on to love it’s only mis’ry
Ao now I’m fancy free and foot loose
Yes, we split the blanket down the middle
‘Cause we could never get along
We split the blanket down the middle
That’s all you can do when love is gone…

Chaque fois que je sors, quelqu’un me demande/ Ce qui m’est arrivé/ Je réponds simplement que je ne t’ai pas vue ces derniers temps/ Et puis je dis : “Mon ami, je croyais que tu savais”/ Que nous avons coupé la couverture en deux/ Parce qu’on n’arrivait pas à s’entendre/ Nous avons coupé la couverture en deux/ C’est tout ce qu’on peut faire quand l’amour s’en va./ Je leur dis qu’on avait tout tenté pour que ça marche/ Mais qu’on n’a pas trouvé de solution ; à quoi bon/ S’accrocher à un amour qui n’apporte que du malheur ?/ Alors maintenant, je suis libre comme l’air/ Oui, nous avons coupé la couverture en deux/ Parce qu’on n’arrivait pas à s’entendre/ Nous avons coupé la couverture en deux/ C’est tout ce qu’on peut faire quand l’amour s’en va

Enfin, en 1968, Porter Wagoner et Dolly Parton achèvent de mettre à bas le stéréotype du foyer épanoui en subvertissant le proverbe anglophone “Home is where the heart is”  (Le foyer est là où réside le cœur) en “Home is where the hurt is” (Le foyer est là où habite la douleur). On ne fait pas plus explicite.

Home Is Where The Hurt Is. Dolly Parton & Porter Wagoner. 1968.
(Paroles : Marge Barton – Freed McRae)

We’re well known in every honky tonk in town
Not a night goes by that we don’t make the rounds
People wonder why we choose to live this way
Why don’t they ever stay at home I hear them say.
But home is where the hurt is
‘Cause love doesn’t live there anymore
Home is where the hurt is
That’s why we don’t stay at home much anymore.
What was once our happy home has come to be
A place to fuss and fight and disagree
Our lonely house with wall to wall regret
And these bright lights somehow help us to forget.
‘Cause home is where the hurt is
‘Cause love doesn’t live there anymore
Home is where the hurt is
That’s why we don’t stay at home much anymore.

C’est au foyer qu’on trouve le malheur./ On est connus dans tous les bars du coin./ Pas une soirée ne passe sans qu’on fasse la tournée/ Les gens se demandent pourquoi on vit ainsi/ “Pourquoi ne restent-ils jamais chez eux ?” je les entends dire./ Mais le foyer, c’est là que réside la douleur/ Car l’amour n’y habite plus/ Le foyer, c’est là que réside la douleur/ C’est pour ça qu’on ne reste plus guère à la maison./ Ce qui fut jadis notre doux foyer est devenu/ Un lieu de disputes, de querelles et de désaccords/ Notre maison vide est emplie de regrets de toutes parts/ Et ces lumières vives nous aident, tant bien que mal, à oublier./ Car le foyer, c’est là que réside la douleur/ Car l’amour n’y habite plus/ Le foyer, c’est là que réside la douleur/ C’est pour ça qu’on ne reste plus guère à la maison./ C’est pour ça qu’on ne reste plus guère à la maison…

Enfin ajoutons, dans cette sélection bien trop succincte, le bref titre taillé à l’os de Rex Hobart, où le narrateur confirme la mort définitive des serments d’amour « éternel » :

Forever Always End. Rex Hobart and his Misery Boys. 2000.
Funny how forever always end
I’m waiting for something else to last forever
There must be something, somewhere that will
But every time I hear the word “forever”
The heart in my chest stop cold as steel
Every time I heard the word “forever”
I find myself crying before long
Now every time I hear the word “forever”
I know it’s just a lie, so I move on.
Forever is a long long time, understood by few
Forever is just a word, used by all of us fools
To convince ourselves that we’ll never ever hurt again
Funny how forever always ends
Forever is a long long time, understood by few
Forever is just a word, used by all of us fools
To convince ourselves that we’ll never ever hurt again
Funny how forever always ends

C’est drôle comme l’éternité finit toujours par s’achever/ J’attends autre chose qui puisse durer pour toujours/ Il doit bien y avoir quelque chose, quelque part, qui le permette/ Mais chaque fois que j’entends le mot “pour toujours”/ Mon cœur se glace instantanément dans ma poitrine/ Chaque fois que j’entendais le mot “pour toujours”/ Je finissais bien vite par pleurer/ Désormais, chaque fois que j’entends le mot “pour toujours”/ Je sais que ce n’est qu’un mensonge, alors je passe à autre chose./ “Pour toujours”, c’est une éternité, un concept que peu comprennent/ “Pour toujours” n’est qu’un mot, employé par nous autres, pauvres fous/ Pour nous persuader que nous ne souffrirons plus jamais/ C’est drôle comme l’éternité finit toujours par s’achever/ “Pour toujours”, c’est une éternité, un concept que peu comprennent/ “Pour toujours” n’est qu’un mot, employé par nous tous, pauvres fous/ Pour nous persuader que nous ne souffrirons plus jamais/ C’est drôle comme l’éternité finit toujours par s’acheve

3- La procédure de divorce

Dire le mot en toutes lettres ou travestir avec une ellipse gênante ? Nous avons souvent illustré à quel point le Western swing californien était précurseur dans l’exhibition de l’intime et le dévoilement cru des phénomènes sociaux. Merle Travis livre en 1946 une annonce brutale et un tantinet cynique à celle qui l’a trompé. Un divorce que l’on peut mettre en relation, au vu du contexte historique, avec les nombreuses ruptures consécutives au retour des GI auprès d’épouses déjà passées à d’autres histoires amoureuses ou incapables de supporter des hommes transformés par l’expérience de la violence.

Divorce me C.O.D. Merle Travis. 1946.
I just bought me a great long ticket
I’m gonna use it at 4 p.m.
So you can call your secret love and tell the news to him
You thought your little romance was on the strict Q.T
If you want your freedom P.D.Q, divorce me C.O.D.
I won’t be around to hear you cry
I’m Texas-bound, and by and by
You can reach me down in Dallas
A general delivery
So if you want your freedom P.D.Q, divorce me C.O.D.
Now there’s gonna come a day, girl, when you’ll be feeling blue
You’re gonna find that you can’t pay your bills
With a little old Y.O.U
This dynamite you’re messing with, may be T.N.T
So if you want your freedom P.D.Q, divorce me C.O.D.
When the winter comes, I hope you freeze
While I play my tune playing around in my BVDs
I ain’t no college professor, I ain’t got no P.H.D
But if you want your freedom P.D.Q, divorce me C.O.D.

Je viens de m’acheter un billet pour un long voyage/ Je compte partir à 16 heure/ Alors tu pourras appeler ton amant secret et lui annoncer la nouvelle/ Tu croyais que ta petite idylle se passerait en douce/ Si tu veux ta liberté au plus vite, divorce à l’amiable/ Je ne serai pas là pour t’entendre pleurer/ Je mets le cap sur le Texas, et d’ici peu/ Tu pourras me joindre à Dallas/ En poste restante: Alors si tu veux ta liberté au plus vite, divorce sans attendre/ Un jour viendra, ma belle, où tu auras le cafar/ Tu découvriras que tu ne peux plus payer tes factures
Avec ta petite personne/ La dynamite avec laquelle tu joues, c’est peut-être du TNT/ Alors si tu veux ta liberté au plus vite, divorce plus sans attendre/ Quand l’hiver arrivera, j’espère que tu te cailleras/ Pendant que je m’amuserais en sous-vêtements/ Je ne suis pas professeur d’université, je n’ai pas de doctorat/ Mais si tu veux ta liberté au plus vite, divorce à l’amiable

On ne saurait trop recommander le chef d’œuvre cinématographique de William Wyler, The Best Years Of Our Lives (Les plus belles années de notre vie) qui remporta 9 Oscars en 1947. Ce film narre la difficile réadaptation à la vie civile de trois vétérans et colle à merveille au contexte de la chanson de Merle Travis.

Patsy Cline condense un récit de vie sous une forme très cinématographique. Alors que Merle Travis exprime une forme de soulagement et de jubilation, Patsy Cline remet l’église au centre de la communauté rurale. On ne sait pas si c’est la souffrance intime ou le scandale des lois des hommes qui priment sur les sacrements divins qui causent son tourment. Toujours est-il que se dégage du tableau une posture ancrée dans le conservatisme. Si 1957 est une année marquée par la déferlante du Rockabilly et du Rock and Roll, le Honky Tonk, lui, se tient à l’écart de la fête.

A Church, a Courtroom and Goodbye. Patsy Cline. 1957.
The first scene was the church, then the altar
Where we claimed each other, with tears of joy we cried
Our friends wished us luck there forever
As we walked from the church, side by side
The next scene was a crowded courtroom
And like strangers, we sat side by side
Then I heard the judge make his decision
And no longer were we man and wife
I hate the sight of that courtroom
Where man-made laws push God’s laws aside
Then the clerk wrote our story in the record
A church, a courtroom, and then goodbye
We walked from that courtroom together
We shook hands, and once again, we cried
Then it was the end of our story
A church, a courtroom, and then goodbye

La première scène était à l’église, puis à l’autel/ Où nous nous sommes unis, versant des larmes de joie/ Nos amis nous souhaitaient un bonheur éternel/ Alors que nous quittions l’église, côte à côte/ La scène suivante fut une salle d’audience bondée/ Et, tels des étrangers, nous étions assis côte à côte/ Puis j’entendis le juge prononcer sa décision/ Et nous ne fûmes plus mari et femm/ Je déteste cette salle d’audience/ Où les lois des hommes relèguent au second plan les lois de Dieu/ Puis le greffier consigna notre histoire au registre/ Une église, un tribunal, et puis l’adieu/ Nous sommes sortis ensemble de ce tribunal/ Nous nous sommes serrés la main et, une fois de plus, nous avons pleuré/ Ce fut alors la fin de notre histoire/ Une église, un tribunal, et puis l’adieu

Une vision matérialiste de la séparation, par Bob Gallion, semble plus préoccupée par l’inventaire des biens que par le bilan affectif ! (Une belle reprise de 1962 a été également enregistrée par Claude Gray).

You Take the Table (And I’ll Take the Chairs). Bob Gallion. 1959.
(Paroles de John D. Loudermilk)
So here we are breakin’ up our home
To go our sep’rate ways all alone
Go take your love you just wouldn’t share
You take the table and I’ll take the chairs
Breaking up a home that was so sweet
Sorting out the things we want to keep
A perfect way to start a life of care
You take the table and I’ll take the chairs
What a shame to see such pretty things
Seperated like our wedding rings
From the basement to the attic stair
You take the table and I’ll take the chairs
Life is oh so useless since you’re gone
All I do is sit and weep alone
With a heart that’s too blue to bear
Since you took the table and I took the chairs

Nous voilà donc en train de défaire notre foyer/ Pour suivre chacun notre route, seuls de notre côté/ Reprends cet amour que tu n’as jamais voulu partager/ Tu prends la table et moi, je prends les chaises/ On démantèle ce foyer qui était si doux/ En triant les objets que l’on veut garder pour nous/ Une drôle de façon d’entamer une vie de tourments: Tu prends la table et moi, je prends les chaises/ Quel dommage de voir de si belles choses/ Séparées, tout comme nos alliances, tu vois/ Du sous-sol jusqu’à l’escalier du grenier/ Tu prends la table et moi, je prends les chaises/ La vie semble si vaine depuis ton départ/ Je reste là, seul, à pleurer dans le noir/ Le cœur trop lourd, trop triste à supporter/ Depuis que tu as pris la table et que j’ai pris les chaises

Le thème a été réactivé plus récemment par Sammy Kershaw :

Yard Sale. Sammy Kershaw. 1992.
(Paroles de Dewayne Blackwell et Larry Bastian)
Cardboard sign says « yard sale”
Real estate sign says “sold »
Family picnic table
Holds all that it can hold
On the grass and on the sidewalk
Well, there must be half the town
Ain’t it funny how a broken home
Can bring the prices down?
Oh, they’re sorting through
What’s left of you and me
Paying yard sale prices
For each golden memory
Oh, I never thought I’d ever live to see
The way they’re sorting through
What’s left of you and me
You left two summer dresses
In the backyard on the line
Lady just brought ’em to me
She said she thinks they’ll fit just fine
Well, there goes the baby’s wagon
And the mirror from the hall
I better take just one last look
Before they take it all
Oh, they’re sorting through
What’s left of you and me
Paying yard sale prices
For each golden memory
Oh, I never thought I’d ever live to see
The way they’re sorting through
What’s left of you and me
Well, I wonder what you’d say if you could see
The way they’re sorting through
What’s left of you and me

Une pancarte en carton annonce “vide-grenier”/ Le panneau de l’agence indique “vendu/ La table de pique-nique familiale/ Déborde de tout ce qu’elle peut contenir/ Sur la pelouse et sur le trottoir/ Eh bien, il y a sans doute la moitié de la ville/ N’est-il pas curieux de voir comment un foyer brisé/ Peut faire chuter les prix ?/ Oh, ils fouillent dans/ Ce qu’il reste de toi et moi/ Payant au prix du vide-grenier/ Chaque souvenir précieux/ Oh, je n’aurais jamais cru voir un jour/ La façon dont ils fouillent dans/ Ce qu’il reste de toi et moi/ Tu as laissé deux robes d’été/ Sur la corde à linge, dans le jardin/ Une dame vient de me les apporter/ Elle pense qu’elles m’iront parfaitement/ Et voilà que part le landau du bébé/ Ainsi que le miroir de l’entrée/ Je ferais mieux de jeter un dernier regard/ Avant qu’ils n’emportent tout/ Oh, ils fouillent dans/ Ce qu’il reste de toi et moi/ Payant au prix du vide-grenier/ Chaque souvenir précieux/ Oh, je n’aurais jamais cru voir un jour/ La façon dont ils fouillent dans/ Ce qu’il reste de toi et moi/ Je me demande ce que tu dirais si tu pouvais voir/ La façon dont ils fouillent dans/ Ce qu’il reste de toi et moi

4- Un couple exceptionnel :

En matière de divorce il convient de souligner les performances olympiques du couple George Jones (1931-2013) et Tammy Wynette (1942-1998). Nous avons conscience que la séquence biographique qui s’ensuit relève plus de la presse people de caniveau que de l’anthologie purement musicale et thématique. Cependant, il est impossible de séparer dans ces cas précis la biographie des artistes de leur œuvre.
A ma gauche Jones, un gamin maltraité par un père violent, alcoolique précoce depuis l’enfance, qui réussi à s’imposer après Webb Pierce et Ray Price comme héritier du sceptre disputé à la suite de la mort d’Hank Williams Sr en 1953.

A ma droite une gamine orpheline de père, issue d’un milieu paysan et ouvrier, mal mariée à 17 ans. Elle est abusée sexuellement par son époux et subit une seconde grossesse non désirée. Hospitalisée pour dépression, elle est traitée par électrochocs, et retrouve son mari qui lui fait une troisième enfant avant de divorcer en 1965. Bien qu’elle enchaine les petits boulots (serveuse, esthéticienne) elle chante depuis l’enfance et, quand elle est remarquée par le producteur Don Chapel, sa carrière décolle. Elle épouse Chapel en 1967, ses trois filles rejoignant les trois filles du premier mariage de Don ! Avec le succès et les tournées internationales, elle se produit en duo avec David Houston, mais surtout George Jones. La collaboration artistique est ressentie par ces deux-là comme un état de grâce, qui bascule rapidement dans la passion amoureuse.


La légende relate une arrivée de Jones au domicile de Don Chapel et Tammy en plein repas de famille, qui se conclut par le départ fracassant de madame avec ses trois filles pour suivre son nouveau chéri. Le divorce avec Chapel est compliqué, ce dernier attaquant Jones en justice pour des droits d’auteur. La presse puritaine accuse Tammy d’opportunisme. Le nouveau mariage se révèle vite toxique. Jones est instable, plante souvent Tammy pour fuir la scène et parfois disparaitre plusieurs jours. La naissance de leur fille Georgette s’accompagne de complications médicales, une hystérectomie et une appendicectomie qui la plongent dans l’abus de drogues pour apaiser une douleur permanente. En 1975, excédée, elle chasse Jones du domicile. Et une fois encore, elle divorce…
George Jones, entré dans une spirale dépressive et autodestructrice accrue, continue cependant d’enregistrer avec elle et de partager des tournées ! Leurs titres reflètent sans complexes les affres de la vie conjugale ! Il n’y a plus aucune distanciation entre le vécu et la mise en scène des récits. On imagine la portée d’une telle situation sur des êtres psychologiquement et physiquement abimés !

The Grand Tour. George Jones. 1975.
(Paroles : George Richey / Carmol Taylor / Norris D Wilson)
Step right up, come on in
If you’d like to take the grand tour
Of a lonely house that once was home sweet home
I have nothing here to sell you
Just some things that I will tell you
Some things I know will chill you to the bond
Over there, sits the chair
Where she’d bring the paper to me
And sit down on my knee
And whisper, « oh, I love you”
But now she’s gone forever
And this old house will never
Be the same without the love
That we once knew
Straight ahead, that’s the bed
Where we’d lay in love together
And Lord knows we had a good thing going here
See her picture on the table
Don’t it look like she’d be able
Just to touch me and say good morning dear
There’s her rings, all her things
And her clothes are in the closet
Like she left them
When she tore my world apart
As you leave you’ll see the nursery
Oh, she left me without mercy
Taking nothing but
Our baby and my heart
Step right up, come on in

Approchez, entrez donc/ Si vous voulez faire le tour du propriétaire/ D’une maison solitaire qui fut jadis un doux foyer/ Je n’ai rien à vous vendre ici/ Juste quelques confidences à vous faire/ Des choses qui, je le sais, vous glaceront jusqu’au plus profond de l’âme/ Là-bas, il y a ce fauteuil/ Où elle m’apportait le journal/ Où elle venait s’asseoir sur mes genoux/ Pour me murmurer : « Oh, je t’aime »/ Mais elle est partie pour toujours/ Et cette vieille maison ne sera plus jamais/ La même sans l’amour/ Que nous avons connu autrefois/ Tout droit, c’est le lit/ Où nous nous aimions tendrement/ Et Dieu sait que nous étions heureux ici/ Voyez sa photo sur la table/ On dirait presque qu’elle pourrait/ Me toucher et me dire : « Bonjour, mon amour”/ Il y a ses bagues, toutes ses affaires/ Et ses vêtements sont dans l’armoire/ Tels qu’elle les a laissés/ Quand elle a brisé mon monde/ En sortant, vous verrez la chambre du bébé/ Oh, elle m’a quitté sans pitié/ N’emportant rien d’autre que/ Notre bébé et mon cœur/ Approchez, entrez donc

Entre 1975 et 1978, les deux enchainent les aventures amoureuses, dans une grande instabilité. Tammy épouse Michael Tomlin en 1976, un flambeur qui lui soutire de l’argent, et le mariage est rompu au bout de six semaines. L’escroc, doublé d’un être particulièrement malfaisant, accepte une procédure d’annulation en échange de 15 000 dollars !
De plus en plus dépendante des opioïdes (qu’elle estime plus sains que l’alcool !) Tammy tombe en 1978 sous la coupe d’un nouveau producteur, George Richey, fraichement divorcé… et suspecté de violence domestique ! Elle épouse Richey dans un état second, d’autant plus que c’est lui qui lui injecte ses doses, ce qui lui permet d’avoir sur elle un contrôle total après avoir fait le vide dans ce qui lui restait d’amis proches. De plus en plus seule, dessaisie du contrôle de sa carrière, elle subit pendant quelques heures un curieux enlèvement assorti d’un tabassage où rien ne lui est volé. Certains supposent qu’il s’agirait d’une mise en scène organisée par Richey pour justifier les bleus et ecchymoses infligés à son épouse !

Pendant ce temps, George Jones sombre dans la cocaïne, manifestant un comportement paranoïaque et de plus en plus erratique. En 1979, devenu une épave au bord de l’agonie; il est hospitalisé. Tammy vient à son chevet et l’aide matériellement.
Dans les années 1980-90 elle connait quelques rebonds dans sa carrière, toujours sous la coupe prédatrice de George Richey. Son addiction s’accroit, alors que Jones semble remonter la pente après plusieurs cures de désintoxication. Les deux se retrouvent pour des collaborations fructueuses au milieu des années 1990. Leurs retrouvailles leur sont bénéfiques. Tammy décède officiellement chez elle d’une embolie pulmonaire en 1998. George Richey hérite de 1 400 000 dollars. Ses trois filles de rien. La mort de “l’héroïne des cœurs brisés” est aussi triste que sa vie.
Dans toute cette misère qu’un scénariste n’oserait pas proposer, faute de vraisemblance, Tammy excelle dans deux titres où la focalisation n’est pas sur l’auto-apitoiement mais sur les dégâts collatéraux infligés aux enfants. On remarquera que George Jones, l’autre grand brulé de l’affaire, a lui aussi interprété, avec ce chef d’œuvre absolu qu’est The Grand Tour, une déchirante mise en scène de la perte et du manque centrée sur l’enfant. George Richey est co-signataire du titre, on a peine à croire que l’odieux personnage ait pu accoucher d’une telle somme de sensibilité.
Enfin il est impossible de ne pas informer le lectorat français d’un certain âge que le tube de Claude François Le téléphone pleure n’est rien d’autre qu’une reprise de The Telephone Call de George et Tammy avec la participation de la petite Tina, enregistré en 1974. C’est dans la comparaison des deux versions que s’opère la différence entre les intonations profondes de Jones (le meilleur chanteur du XXè siècle selon Franck Sinatra) et sa décalque française. ( Le titre fut adapté en Italie et en Espagne et une version de 2010 existe aussi avec la participation de Didier Wampas) !

D.I.V.O.R.C.E. Tammy Wynette. 1968
(Paroles : Curly Putman / Bobby Braddock)
Our little boy is four years old and quite a little man
So we spell out the words we don’t want him to understand
Like T-O-Y or maybe S-U-R-P-R-I-S-E
But the words we’re hiding from him now
Tear the heart right out of me
Our D-I-V-O-R-C-E becomes final today
Me and little J-O-E will be going away
I love you both and this will be pure H-E-double L for me
Oh, I wish that we could stop this D-I-V-O-R-C-E
Watch him smile, he thinks it’s Christmas or his fifth birthday
And he thinks C-U-S-T-O-D-Y spells fun or play
I spell out all the hurting words
And turn my head when I speak
‘Cause I can’t spell away this hurt that’s drippin’ down my cheek
Our D-I-V-O-R-C-E becomes final today
Me and little J-O-E will be going away
I love you both and this will be pure H-E-double L for me
Oh, I wish that we could stop this D-I-V-O-R-C-E

Notre petit garçon a quatre ans et se prend déjà pour un grand/ Alors on épelle les mots qu’on ne veut pas qu’il comprenne/ Comme J-O-U-E-T ou peut-être S-U-R-P-R-I-S-E/ Mais les mots qu’on lui cache à présent/ Me déchirent le cœur/ Notre D-I-V-O-R-C-E est prononcé aujourd’hui/ Le petit J-O-E et moi allons partir/ Je vous aime tous les deux et ce sera un véritable E-N-F-E-R pour moi/ Oh, si seulement on pouvait arrêter ce D-I-V-O-R-C-E/ Regardez-le sourire, il croit que c’est Noël ou son cinquième anniversaire/ Et pour lui, G-A-R-D-E rime avec jeu ou amusement/ J’épelle tous les mots qui font mal/ Et je détourne le regard quand je parle/ Car je ne peux pas l’effacer en épelant cette douleur qui coule sur ma joue/ Notre D-I-V-O-R-C-E est prononcé aujourd’hui/ Le petit J-O-E et moi allons partir/ Je vous aime tous les deux et ce sera un véritable E-N-F-E-R pour moi/ Oh, si seulement on pouvait arrêter ce D-I-V-O-R-C-E

I Don’t Want To Playhouse. Tammy Wynette.
(Paroles de Billy Sherrill et Glenn Sutton)
To-day I sat a-lone at the window
And I watched our little girl outside at play
With the little boy next door like so many times before
But something didn’t seem quite right to-day
So I went outside to see what they were doing
And then the teardrops made my eyes grow dim
Cause I heard him name a game and I hung my head in shame
When I heard our little girl say to him
I Don’t Wanna Play House I know it can’t be fun
I’ve watched mommy and daddy
And if that’s the way it’s done
I Don’t Wanna Play House it makes my mommy cry
Cause when she played house
My daddy said good-bye
I Don’t Wanna Play House I know it can’t be fun
I’ve watched mommy and daddy
And if that’s the way it’s done
I Don’t Wanna Play House it makes my mommy cry
‘Cause when she played house
My daddy said good-bye

Aujourd’hui, j’étais assise seule à la fenêtre./ Et j’ai regardé notre petite fille jouer dehors/ Avec le petit garçon du voisin, comme tant de fois auparavant./ Mais quelque chose clochait aujourd’hui./ Alors je suis sortie pour voir ce qu’ils faisaient./ Et là, les larmes ont embué mes yeux./ Parce que je l’ai entendu nommer un jeu et j’ai baissé la tête de honte./ Quand j’ai entendu notre petite fille lui dire :/ Je ne veux pas jouer au papa et à la maman. Je sais que ce n’est pas amusant./ J’ai vu maman et papa./ Et si c’est comme ça que ça se passe…/ Je ne veux pas jouer au papa et à la maman. Ça fait pleurer maman./ Parce que quand elle jouait à la maison…/ Mon papa a dit au revoir./ Je ne veux pas jouer au papa et à la maman. Je sais que ce n’est pas amusant./ J’ai vu maman et papa.: Et si c’est comme ça que ça se passe…/ Je ne veux pas jouer au papa et à la maman. Ça fait pleurer maman./ Parce que quand elle jouait au papa et à la maman…/ Mon papa lui a dit adieu.

Ce thème est un écho à une chanson précoce, parmi les moins connues de Hank Williams, que nous apposerons en conclusion à la série des malheurs par ricochets. Le culte de la culpabilité est un vieux ressort du Honky Tonk.

Hank avec Audrey, une fan, Thelma (la fille de Roy Acuf) et Billie jean

My Son Calls Another Man Daddy. Hank Williams. 1950.
Tonight my head is bowed in sorrow
I can’t keep the tears from my eyes
My son calls another man daddy
The right to his love I’ve been denied
My son calls another man daddy
He’ll ne’er know my name nor my face
God only knows how it hurts me
For another to be in my place
Each night I laid there in prison
I pictured a future so bright
For he was the one ray of sunshine
That shone through the darkest of nights
Today his mother shares a new love
She just couldn’t stand my disgrace
My son calls another man daddy
And longs for the love he can’t replace
My son calls another man daddy
He’ll never know my name nor my face
God only knows how it hurts me
For another to be in my place

Ce soir, je baisse la tête, accablé de chagrin/ Je ne peux retenir les larmes qui coulent de mes yeux/ Mon fils appelle un autre homme “papa”/ On m’a privé du droit à son amour/ Mon fils appelle un autre homme “papa”/ Il ne connaîtra jamais ni mon nom ni mon visage/ Dieu seul sait combien je souffre/ De voir un autre prendre ma place/ Chaque nuit, allongé dans ma cellule/ J’imaginais un avenir radieux/ Car il était l’ unique rayon de soleil/ Qui perçait les ténèbres les plus profondes/ Aujourd’hui, sa mère vit une nouvelle histoire d’amour/ Elle n’a pas supporté mon déshonneur/ Mon fils appelle un autre homme “papa »/ Et aspire à un amour qu’on ne peut remplacer/ Mon fils appelle un autre homme “papa”/ Il ne connaîtra jamais ni mon nom ni mon visage/ Dieu seul sait combien je souffre/ De voir un autre prendre ma place.

5- La vie d’après…

Le divorce consommé, la suite s’organise selon deux grands schémas. Pour les inconsolables, il y a une impossibilité de sortir du trauma, souvent prélude à l’autodestruction et au suicide. Thèmes déjà abordées dans notre article sur les chagrins d’amour et l’alcool. Se déploient dans ce registre des trésors de noirceurs. Dans l’autre cas, la libération s’accompagne d’une renaissance, d’un soulagement, d’un retour à la vie. Avec parfois l’expression d’une envie de vengeance. George Strait dédramatise la situation avec légèreté, “une de perdue, dix de retrouvées”, sa seule contrariété est due à un exil forcé.

All My Ex Live in Texas. George Strait. 1987
(Paroles : Lyndia J. et Sanger D. Shafer)
All my exes live in Texas
And Texas is a place I’d dearly love to be
But all my exes live in Texas
And that’s why I hang my hat in Tennessee
Rosanna’s down in Texarkana
Wanted me to push her broom
Sweet Eileen’s in Abilene
She forgot I hung the moon
And Allison’s in Galveston
Somehow lost her sanity
And Dimples who now lives in Temple’s
Got the law looking for me
All my exes live in Texas
And Texas is a place I’d dearly love to be
But all my exes live in Texas
And that’s why I hang my hat in Tennessee
I remember that old Frio River
Where I learned to swim
But it brings to mind another time
Where I wore my welcome thin
By transcendental meditation
I go there each night
But I always come back to myself
Long before daylight
All my exes live in Texas
And Texas is a place I’d dearly love to be
But all my exes live in Texas
Therefore I reside in Tennessee
Some folks think I’m hidin’
It’s been rumored that I died
But I’m alive and well in Tennessee

Toutes mes ex vivent au Texas/ Et le Texas est un endroit où j’aimerais tant être. Mais toutes mes ex vivent au Texa/ / C’est pourquoi j’ai posé mes valises dans le Tennessee/ Rosanna est là-bas à Texarkana/ Elle voulait que je manie le balai pour elle/ La douce Eileen est à Abilene/ Elle a oublié que j’avais décroché la lune/ Et Allison est à Galveston/ Elle a fini par perdre la raison/ Et Dimples, qui vit maintenant à Temple/ A lancé la police à mes trousses/ Toutes mes ex vivent au Texas/ Et le Texas est un endroit où j’aimerais tant être/ Mais toutes mes ex vivent au Texas/ C’est pourquoi j’ai posé mes valises dans le Tennessee/ Je me souviens de cette vieille rivière Frio/ Où j’ai appris à nager/ Mais cela me rappelle une autre époque/ Où j’avais fini par lasser mon entourage/ Grâce à la méditation transcendantale/ Je m’y rends chaque nuit/ Mais je reviens toujours à moi-même/ Bien avant le lever du jour/ Toutes mes ex vivent au Texas/ Et le Texas est un endroit où j’aimerais tant être/ Mais toutes mes ex vivent au Texas/ C’est pourquoi je réside dans le Tennessee/ Certains pensent que je me cache/ La rumeur court que je suis mort/ Mais je suis bien vivant dans le Tennessee

Parmi les inconsolables, Gary Stewart s’enfonce dans la déglingue (on est ici dans l’autobiographie).

Single Again. Gary Stewart 1978
Today, I heard the awful news
Someone told the gospel truth
Said you’ve been running ‘round
With a stranger who just hit town
He’s got a black mustache and a red Cadillac
Now he’s got you
And I’ve got two divorce lawyers on my back
Single again. Back on the streets again
The old bars ain’t changed much
Just a new face or two
When you’re out of touch
Single again. Born to lose, dying to win
Only thing I’m running from
Is the alimony man
Because I’m single again
Drifting around from bar to bar
Running into our old friends
They won’t know where ya are
Last I heard, a little while back
You were cruising town in his Cadillac
Drinkin’ champagne, showing off a diamond ring
I’m getting by in these hard times
Livin’ from drink to drink
Single again. A-back on the streets again
The old bars ain’t changed much
Just a new face or two
When you’re out of touch
Single again. Born to lose, dying to win
The only thing I’m a-running from
Is the alimony man. ‘Cause I’m single again

Aujourd’hui, j’ai appris une terrible nouvelle/ Quelqu’un m’a dit la pure vérité/ Il a dit que tu battais le pavé/ Avec un inconnu fraîchement débarqué en ville/ Il a une moustache noire et une Cadillac rouge/ Maintenant, il t’a conquise/ Et moi, j’ai deux avocats spécialisés dans le divorce sur le dos/ Célibataire à nouveau/ De retour dans la rue/ Les vieux bars n’ont pas beaucoup changé/ Juste un ou deux nouveaux visages/ Quand on est coupé du monde/ Célibataire à nouveau/ Né pour perdre, mourant d’envie de gagner/ La seule chose que je fuis/ C’est le percepteur de la pension alimentaire/ Parce que je suis de nouveau célibataire/ J’erre de bar en bar/ Je croise nos vieux amis/ Ils ne savent pas où tu es/ Aux dernières nouvelles, il y a quelque temps/ Tu sillonnais la ville dans sa Cadillac/ En buvant du champagne, en exhibant une bague en diamant/ Je m’en sors tant bien que mal en ces temps difficiles/ Je vis d’un verre à l’autre/ Célibataire à nouveau/ De retour dans la rue/ Les vieux bars n’ont pas beaucoup changé/ Juste un ou deux nouveaux visages/ Quand on est coupé du monde/ Célibataire à nouveau/ Né pour perdre, mourant d’envie de gagner/ La seule chose que je fuis/ C’est le percepteur de la pension alimentaire/ Parce que je suis de nouveau célibataire

Curieusement cet étranger avec Cadillac et moustache noire fait écho à un titre rockabilly ancien de Warren Smith évoqué dans notre article sur l’automobile dans la Country Music. Quant à Doug Stone, il est irrécupérable, détruit, au bord du suicide :

I’d Be Better off in a Pine Box Doug Stone. 1990.
Well, I said the night you left me nothin’ worse could ever happen
But seein’ you with someone else proved that I was wrong
And when your eyes met mine I knew you were gone forever
Along with all the reasons I had for hangin’ on
Well, I’d be better off in a pine box on a slow train back to Georgia
Or in the gray walls of a prison doin’ time
And I think I’d rather die and go to Hell and face the Devil
Than to lie here with you and him together on my mind
Well, I always thought that someday we might get back together
I just thought you needed time to spread your wings and fly
But when I saw the lovin’ way you held onto each other
It was all that I could do not to break right down and cry
Well, I’d be better off in a pine box on a slow train back to Georgia
Or in the gray walls of a prison doin’ time
And I think I’d rather die and go to Hell and face the Devil
Than to lie here with you and him together on my mind
Well, girl, I’d be better off in a pine box on a slow train back to Georgia, Or in the gray walls of a prison doin’ time
I think I’d rather die and go to Hell and face the Devil
Than to lie here with you and him together on my mind
I can’t lie here with you and him together on my mind

J’avais dit, le soir où tu m’as quitté, que rien de pire ne pouvait arriver/ Mais te voir avec un autre m’a prouvé que j’avais tort/ Et quand nos regards se sont croisés, j’ai su que tu étais partie pour de bon/ Emportant avec toi toutes les raisons qui me poussaient à tenir bon/ Je serais mieux dans un cercueil de pin, à bord d’un train lent vers la Géorgie/ Ou derrière les murs gris d’une prison, à purger ma peine/ Et je crois que je préférerais mourir, aller en enfer et affronter le Diable/ Plutôt que de rester là, à penser à toi et à lui ensemble./ J’ai toujours cru qu’un jour nous pourrions nous retrouver/ Je pensais juste que tu avais besoin de temps pour reprendre ton envol/ Mais quand j’ai vu avec quelle tendresse vous vous teniez l’un l’autre/ J’ai eu toutes les peines du monde à ne pas m’effondrer et pleurer/ Je serais mieux dans un cercueil de pin, à bord d’un train lent vers la Géorgie/ Ou derrière les murs gris d’une prison, à purger ma peine/ Et je crois que je préférerais mourir, aller en enfer et affronter le Diable/ Plutôt que de rester là, à penser à toi et à lui ensemble/ Oui, je serais mieux dans un cercueil de pin, à bord d’un train lent vers la Géorgie/ Ou derrière les murs gris d’une prison, à purger ma peine/ Je crois que je préférerais mourir, aller en enfer et affronter le Diable/ Plutôt que de rester là, à penser à toi et à lui ensemble/ Je ne peux pas rester là, à penser à toi et à lui ensemble

Il existe aussi une forme de libération, celle des “ravis” de la situation, comme le fut parfois George Jones ou comme l’expriment Les Derailers pour qui la liberté écarte le problème :

Someone Else’s Problem. The Derailers. 1999.
Now she’s someone else’s problem, and I’m finally free
From all the daily heartache and night time misery
Troubles they’re all over, she’s just a memory
Someone else’s problem, that’s all she is to me
I was goin’ crazy, out of my mind
Closer to the edge day by day
Step by step, walkin’ that line
When another fool stepped in to take my place
Now she’s someone else’s problem, and I’m finally free
From all the daily heartache and night time misery
Troubles they’re all over, she’s just a memory
Someone else’s problem, that’s all she is to me
I was always out of money, workin’ overtime
While she ran up bills, I couldn’t pay
All my friends say, she’s lookin’ fine
Since she’s been gone, I feel the same
Now she’s someone else’s problem, and I’m finally free
From all the daily heartache and night time misery
Troubles they’re all over, she’s just a memory
Someone else’s problem, that’s all she is to me (2)

Maintenant, c’est le problème de quelqu’un d’autre, et je suis enfin libre/ Libéré de tous ces chagrins quotidiens et de ces tourments nocturnes/ Mes soucis sont terminés, elle n’est plus qu’un souvenir/ Le problème de quelqu’un d’autre, voilà ce qu’elle est pour moi/ Je devenais fou, je perdais la tête/ Je frôlais le gouffre jour après jour/ Pas à pas, je marchais sur le fil du rasoir/ Quand un autre imbécile a pris ma place/ Maintenant, c’est le problème de quelqu’un d’autre, et je suis enfin libre/ Libéré de tous ces chagrins quotidiens et de ces tourments nocturnes/ Mes soucis sont terminés, elle n’est plus qu’un souvenir/ Le problème de quelqu’un d’autre, voilà ce qu’elle est pour moi/ J’étais toujours fauché, à faire des heures supplémentaires/ Pendant qu’elle accumulait des factures que je ne pouvais pas payer/ Tous mes amis disent qu’elle a l’air radieuse/ Depuis qu’elle est partie, je me sens tout aussi bien/ Maintenant, c’est le problème de quelqu’un d’autre, et je suis enfin libre/ Libéré de tous ces chagrins quotidiens et de ces tourments nocturnes/ Mes soucis sont terminés, elle n’est plus qu’un souvenir/ Le problème de quelqu’un d’autre, voilà ce qu’elle est pour moi (x2).

Quelques variations et sourires sur le thème

6- Conclusion provisoire ?

Le thème du divorce et de ses conséquences n’a pas déserté le registre de la Country Music et ses dérivées ; il a cependant connu une décrue après le pic des années 1960-70. Par lassitude du public devant l’usure du thème, par le renouvellement de l’auditoire et l’émergence de nouveaux styles moins focalisés sur l’introspection existentielle douloureuse. Certes, les néo-traditionnalistes des années 1990 ont poursuivi l’exploitation, mais celle-ci s’accordait mal avec le Punktry ou le Bro Country. Il n’en reste pas moins que les générations passées nous laissent une montagne, une somme de reflets d’une expérience que nous ne souhaitons pas vivre nécessairement, mais qui relèvent toujours de l’universel. Vaut-il mieux être seul que mal accompagné ? Le corpus permet la mise en perspectives comparées de toutes les situations. © Eric Allart (Août 2026)

Photo sur Facebook : « It’s either her way … or the highway » (Ph Darren Greenwood). « On dirait Johnny Cash mis en scène par Jim Jarmush » (Eric Allart)

Derroll Adams

Amitié musicale : Alain Fournier évoque Derroll Adams à l’occasion de l’édition d’un ouvrage important et la tenue d’une exposition à Bruxelles et Anvers célébrant le centenaire de sa naissance.

Derroll à Genève et couverture du livre de Marc Vandemoortele

Sans vouloir copier Magritte et sa célèbre bouffarde, je dirai à qui veut l’entendre, « ce livre n’est pas une biographie »… c’est beaucoup plus ! Certes l’auteur nous donne des indications précises sur l’enfance de Derroll en Oregon, son itinéraire musical et familial à travers les Etats-Unis, sa rencontre déterminante avec Jack Elliott, ses vagabondages en Angleterre, en France et en Belgique, sa passion pour la peinture et le banjo. Mais il nous parle surtout de sa musique et de l’influence de sa pensée bienveillante sur nombre de musiciens d’aujourd’hui, 25 ans après sa disparition.

Portraits et dans la petite rue des bouchers

En 2004, le film de Patrick Ferryn L’homme au banjo, nous avait donné un aperçu du talent de Derroll, à travers ses pérégrinations, le menant au gré de sa fantaisie de Portland à Anvers, sachant tirer parti de situations parfois rocambolesque. Des témoignages de contemporains comme Pete Seeger, Arlo Guthrie ou Jack Elliott, avaient confirmé son empathie pour la condition humaine en général et un goût particulier pour la communication. Des articles de magazines avaient contribué à écrire des morceaux de la légende, mais on avait besoin d’un vrai livre pour se confronter à la réalité.

Cet ouvrage de 186 pages, intitulé The Streetwise Banjo, et rédigé en néerlandais par Marc Vandemoortele, n’est pas pour l’instant disponible en édition française mais une traduction via l’IA nous donne une idée de la valeur de l’ouvrage. Elle est disponible pour 10 euros sur : https://www.derroll100.be/boek

Il nous fait pénétrer dans l’univers de Derroll Adams comme par enchantement et nous donne immédiatement envie de réécouter ses chansons et d’admirer ses tableaux aussi lumineux que fraternels… L’auteur nous fait connaître -ou redécouvrir- un musicien original, adepte d’une philosophie basée sur la générosité et l’échange. Une sagesse bienveillante qui ne demande rien d’autre en retour qu’un sourire ou une poignée de mains. Le rédacteur lui donne souvent la parole : ses commentaires éclairent la personnalité de l’artiste et le rendent encore plus présent et accessible. Son message est universel : “faites de la musique et surtout pas la guerre” ! Facile à mettre en pratique… et pourtant !

Banjo « long neck ». La famille à Anvers : Danny, Derroll & Rebecca
Alain et Derroll (5 octobre 1990) Ph. Anne Fournier

Marc Vandemoortele -homme de radio, organisateur de concerts et musicien lui-même- se penche sur la musique de Derroll et nous met en garde quant à la simplicité apparente de son jeu. L’homme et son banjo ne font qu’un. Simplicité ne veut pas dire facilité. Le banjo et la voix se complètent sans chercher à savoir qui va le plus toucher l’auditeur : une voix et 5 cordes indissociables. Les histoires qu’elles racontent nous parlent de Portland et du café Welkom, mais son vrai pays n’a pas de frontières. Derroll n’est pas “un de ces imbéciles heureux qui sont nés quelque part”, raillés par Brassens. C’est un citoyen du monde qui -en douceur- a su captiver son auditoire en mettant sa vie en musique. Toute sa vie. Il était plus que temps de reconnaître son mérite. Merci à l’auteur de ce livre, (qu’il dédie à Danny “la gardienne de la flamme”) et qui a su retracer fidèlement le parcours d’un homme libre et attachant qui savait surtout écouter les autres. C’était Derroll Adams, un folksinger en sabots. © Alain Fournier

(Derroll Adams – Streetwise Banjo. Marc Vandemoortele. WESP Production-livre broché, 2025)

Affiche de l’exposition et quelques peintures de Derroll

Site à voir : biographie, documents, œuvres, discographie, etc. : https://www.derrolladams.org/index.html

Site de l’exposition : https://www.derroll100.be

Pionniers Français de la Country Music (suite)

Autour de Jean-Louis Mongin

Grâce à Alain Fournier et Gilbert Rouit, voici encore quelques clichés dont le point commun est Jean-Louis Mongin et le groupe Virginia Truckee. Merci également à Marsel Bossard, Gilles Vignal, Jean-Louis Rancurel et quelques autres que nous aimerions identifier si vous pouvez nous aider en complétant les légendes des photos.

Jean-Louis Mongin, Alain Fournier, Pontier keyboard, Gilles Chevalier, Gilbert Rouit, Riquet Séré, Dany Vriet 1983-85
Riquet Séré & Jean-Louis Mongin – Jean-Louis Mongin & Gilbert Rouit
Jean-Louis Mongin- Dany Vriet et Jean-Louis Mongin (Pantin 1982)
Rose Bonbon (Ph. Marsel Bossard) – Avec Chet Atkins (Olympia 1977) – Hommage à Mike Larie (Utopia 2017)
Avec Hugues Aufray (Phil One 1981) – Chez Hugues Aufray – Dessin : Debarbe
Jean-Louis Mongin – Virginia Truckee (1er concert, 1979) – Dany Vriet, Jean-Louis Mongin, Riquet Séré, Marc Bozonnet (Ph. Gilles Vignal)
Virginia Truckee à la Fan Fair – Remise de l’Award CMA – Tournée Marlboro

En attendant la suite, intermède sonore avec Long Distance : Routier chanté par Jean-Louis Mongin avec Jean-Marie Redon , Mike Larie, Dany Vriet, Henri Séré, Jean-Yves Lozac’h (1979).
www.youtube.com/watch?v=mVFbuWivBbc

A suivre…

Bluegrass In La Roche 2025

par Dominique Fosse

Le festival bluegrass de La Roche-sur-Foron fêtait du 31 juillet au 3 août 2025 sa vingtième édition. Christopher Howard-Williams, Président de Bluegrass in La Roche, l’association organisatrice, avait décidé de marquer le coup en invitant, parmi les 350 groupes ayant participé au festival, certains de ceux qui en avaient particulièrement marqué l’histoire.

Kids on Bluegrass & « profs »

La programmation spéciale de cette année n’a pas empêché de respecter les traditions et le festival a donc débuté, le jeudi soir, avec les habituelles prestations des stagiaires, présents depuis trois jours à La Roche-sur-Foron. Ce fut ensuite le concert des profs (français) du stage, soit Patrick Peillon (gtr), Thierry Loyer (dob), Dorian Ricaux (mdo), Raphaël Maillet (fdl), Gilles Rézard (bjo) et Marie Clémence (cbss). Les stagiaires devaient être bons car j’ai trouvé les profs en progrès par rapport à l’an dernier. C’est Patrick Peillon qui a interprété toutes les chansons et ce n’était pas plus mal. Il n’a pas forcé sur l’accent nasillard et il a reçu un bon soutien vocal de Raphaël Maillet Thanks A Lot de IIIrd Tyme Out) et Dorian Ricaux (I Know What Tomorrow May Bring de Claire Lynch) sur les refrains. Ils ont aussi joué un titre des Punch Brothers et, comme l’an dernier, Thierry Loyer a réussi à imposer un instrumental de son collègue dobroïste Andy Hall (Last Chance Getaway) qui a inspiré tous les musiciens, Dorian en particulier.

Après cet All Star français, il y a eu un All Star européen, cinq musiciens réunis pour un soir seulement sous l’appellation La Roche Bluegrass All Star Band, soit l’Espagnol Lluis Gomez (bjo), le Néo-Zélandais établi en Allemagne Pierce Black (contrebassiste de Stereo Naked), l’Anglais Evan Davies (mandoliniste de The Often Herd), le Hollandais Joram Peeters (guitariste de Red Herring) et le Tchèque Vladimir Krizan (guitariste de G Runs’n Roses). Puisque c’est le All Star Band du festival, j’aurais bien aimé y voir Ondra Kozak qui a participé à treize éditions du festival et a gagné quatre fois le concours de groupes (avec quatre formations différentes et sur trois instruments différents !). Au début du set, ça s’est bien senti que c’était un groupe de circonstance. Les solistes étaient bons mais l’accompagnement manquait de corps et le groupe de cohésion. Joram a néanmoins bien chanté le blues Blue Trail of Sorrow (Dan Tyminski période AKUS). Pareil pour Pierce sur le swing Home Grown Meadows. Par la suite, la mise en place s’est améliorée. Indispensable quand on s’attaque à un titre d’Alison Krauss (Here Comes Goodbye interprété par Evan). Le morceau que j’ai préféré est I’d Rather Be Alone, une excellente composition pleine d’humour de Joram Peeters. Il est passé au violon sur Lonesome Fiddle Blues, avec de belles parties de fiddle et de mandoline. En revanche, j’ai trouvé que ce que jouait Lluis était trop compliqué. Il s’est rattrapé sur un de ses instrumentaux (je crois que c’était T’ho Vaig Dir). Vladimir s’est simplifié la tâche en chantant un classique (New River Train). Le set s’est conclu dans la bonne humeur, Joram faisant participer le public sur le classique Let Me Fall.

Tanasi

Si c’était la première fois que le groupe américain Tanasi (du nom du village Cherokee qui a donné son nom à l’Etat du Tennessee) se produisait à Bluegrass In La Roche, trois des quatre musiciens y avaient déjà joué avec d’autres formations : Anya Hinkle (gtr) avec Tellico, Mary Lucey (cbss, bjo) et Billy Cardine (dob) avec Lover’s Leap (Billy a aussi joué à La Roche avec Hickory Project et Rapidgrass). Ils étaient accompagnés par le fiddler Andrew Finn Magill. Ce dernier a été assez discret (je pense qu’il n’est pas membre permanent du groupe). Les voix de Mary et Anya s’accordent très bien. On s’en aperçoit dès le premier morceau, Hannes Tune, et par la suite sur On Your Way -titre entrainant qui demande de la puissance vocale, puis sur une chanson des Biscuit Burners (c’était le groupe de Mary et Billy il y a vingt ans), et un titre plus folk, We Can Be Together. En solo, Anya s’illustre dans The Hills of Swannanoa qui commence comme un fiddle tune joué au dobro (rien ne fait peur à Billy Cardine) et une surprenante reprise en version lente de Many Rivers To Cross, le tube de Jimmy Cliff, avec encore de très jolies parties en duo avec Mary. Cette dernière a notamment interprété une ballade bluesy, The Sweetest Breeze. Il y a eu de longues parties instrumentales dans plusieurs chansons. Tanasi a joué aussi plusieurs compositions instrumentales de Billy Cardine (Pickin’ In The Pines, The Fif). Mary joue le plus souvent du banjo old-time sur ces titres. J’ai trouvé que les solos de Billy Cardine étaient parfois trop longs et pas toujours intéressants mais Thierry Loyer a adoré (et c’est lui le spécialiste) !

Rapidgrass

Il ne pouvait y avoir de vingtième édition de Bluegrass In La Roche sans la présence de Rapidgrass, une des formations qui comptent le plus de participations au festival. On s’en lasse d’autant moins que le groupe du Colorado a changé depuis sa dernière venue en 2022 et qu’il avait embarqué avec lui Pete Wernick, banjoïste connu comme membre de deux groupes mythiques, Country Cooking et Hot Rize, et comme l’auteur de nombreux ouvrages sur le bluegrass et le banjo. Pour le mettre dans le bain, Rapidgrass a débuté son set par High On A Mountain, un des chevaux de bataille de Hot Rize dans ses concerts, et inclus par la suite deux autres classiques du groupe, Nellie Kane et Colleen Malone. Pete Wernick a été très discret dans ce set (il a 79 ans). Hormis les morceaux de Hot Rize, il n’a pris un solo que sur trois ou quatre chansons. Il n’était pas très bien sonorisé, c’était peut-être volontaire et de toutes façons, il n’est pas facile de se faire entendre dans un jam band comme Rapidgrass. Coleman Smith, l’excellent fiddler du groupe depuis ses débuts, est parti (il joue désormais avec Yonder Mountain String Band). Son remplaçant, Andy Reiner, est talentueux mais moins flamboyant. Cependant, le changement le plus marquant est la présence inédite pour un groupe bluegrass d’un joueur de mélodica, Jon Wirtz, qu’Alex Johnstone a d’ailleurs présenté comme leur “wild anomaly”. Il joue bien, ça sonne souvent comme un harmonica mais je n’ai jamais été fan des harmonicas dans les groupes bluegrass. Rapidgrass avait choisi de sortir officiellement son nouvel album, Valhalla, à l’occasion de Bluegrass in La Roche. Il me semble qu’ils n’en ont joué qu’un morceau, la chanson qui a donné son titre au disque. On a retrouvé les bonnes chansons de leurs albums précédents (Happy Trails, Crooked Road, Wild Apple Trees) chantées par Mark Morris dans un style proche de Willie Nelson pour les titres les plus country. Alex Johnstone a interprété High Up In The Mountains, Highway 70 Release Me et Gravity. Ils enchainent les titres en plaçant un petit bout de Another Brick In The Wall (Pink Floyd) ou Caravan (Duke Ellington) comme liaison. Les parties d’impro ne m’ont pas semblé renversantes. De ce côté, Rapidgrass a pas mal perdu avec le départ de Coleman Smith, et le contrebassiste Charlie Parker Mertens a été plus discret que lors de la prestation de 2022.

Long Way Home

La soirée du vendredi a débuté avec Long Way Home. Ce groupe a été formé par la mandoliniste américaine Kylie Kay Anderson et le dobroïste néerlandais Owen Schinkel qui se sont rencontrés lors de leurs études musicales dans le Tennessee. Ils se sont ensuite établis aux Pays-Bas et formé Long Way Home. C’est en duo qu’ils avaient joué sur la petite scène en 2022. Complété par des musiciens hollandais et allemands, Long Way Home est en fait un quintet doté de trois très bons solistes (Kylie Kay, Owen et le banjoïste Lukas Grabe qui joue un très bon style Scruggs avec un son superbe) et quatre chanteurs différents (Kylie Kay, Owen, le guitariste Paul Ahrend et la bassiste Katja Grabe). Long Way Home joue du bluegrass contemporain avec une solide base classique. Leur répertoire associe compositions et standards ou semi-classiques (Little Girl of Mine de Flatt & Scruggs, Kentucky Borderline de Rhonda Vincent, Please Search Your Heart). L’accompagnement est un peu gâché par le son de la basse électrique (et un jeu très basique, sans relances). Le fiddler hollandais Tijmen Veelenturf est venu leur prêter main forte le temps de deux titres. J’ai beaucoup aimé le début du set. Ensuite, ça s’est un peu trop calmé. Mais bien quand même.

G-Runs’n Roses

Trois anciens vainqueurs du concours de groupes étaient invités pour ce vingtième festival bluegrass à La Roche-sur-Foron. Parmi eux, G-Runs’n Roses était incontournable puisque la formation tchèque est la seule qui a gagné deux fois ce concours, en 2010 et 2016. La composition a changé au fil des années. C’est le cas de beaucoup de groupes. De la formation originelle, on retrouve Ralph Schut (au banjo, il a par moments été le guitariste du groupe) et le mandoliniste Milan Marek, désormais accompagnés de Vlado Krizan (gtr), Christopher Schut (cbss), frère de Ralph, et Peter Burza (fdl), frère de Martin, ancien fiddler de la formation. Le répertoire de G-Runs’n Roses associe chansons classiques (Handsome Molly, Troubles Around Me de Red Allen) et plus modernes (des titres de Tim Stafford et Larry Rice) ainsi que des compositions de Ralph et Christopher Schut. Ralph est le principal chanteur. Vocalement, G-Runs’n Roses tire grand bénéfice de la présence de Christopher. Grâce à lui, les harmonies vocales ont une qualité qu’elles n’avaient jamais eue jusqu’à présent et Christopher, en lead, a une excellente voix au timbre plutôt pop et à l’énergie rock, bien mise en valeur dans sa composition Without A Doubt Again. Pour bien marquer leurs préférences, Christopher abordait un T-shirt Black Sabbath alors que son frère en avait un à l’effigie de Tony Rice. De son côté, Peter Burza a interprété une bonne adaptation de Hard Rock Bottom of Your Heart de Randy Travis. G-Runs’n Roses présente toujours les mêmes qualités instrumentales, en particulier dans Handsome Molly et Crossing the Minefield, superbe compo instrumentale de Milan Marek que le groupe joue depuis quinze ans mais dont je ne me lasse pas.

Red Wine

C’est la quatrième fois que le groupe italien Red Wine jouait à La Roche-sur-Foron. Red Wine existe depuis 1978 et leur musique est pourtant toujours aussi fraiche. Partie grâce à la voix presque juvénile du mandoliniste Martino Coppo, arrivé dans le groupe peu après sa création, partie grâce à un répertoire sans cesse renouvelé. Ainsi, les sept premiers titres joués par Red Wine ce vendredi soir étaient tous tirés de leur dernier album, New Night Dawning, paru en 2024. Le répertoire est varié, du bluegrass typique (Start Sawing on the Strings) aux influences country (New Night Dawning), boogie (Rusty Old American Dream) et irlandaises (Wesport, composition instrumentale de Silvio Ferretti). Red Wine rend son set encore plus intéressant en jouant avec les arrangements. Martino Coppo interprète plusieurs morceaux à la mandole ou au mandoloncelle, Silvio Ferretti en joue un autre au banjo old time. Quand il chante Too Old to Cry, il passe à la guitare, cédant son banjo à son fils Marco. Martino, Silvio et Marco sont de très bons musiciens. Les harmonies vocales sont aussi un point fort de Red Wine avec d’excellents trios et même une belle version bluegrass de Woodstock de Joni Mitchell avec un arrangement à quatre voix inspiré de celui de Crosby, Stills, Nash & Young. Ils ont invité la violoniste Barbara Lamb -qui avait fait la couverture du Cri du Coyote n° 24 avec son groupe Ranch Romance en 1992- pour deux titres, dont une belle version de Church Steeple, magnifique composition de Tim O’Brien (Barbara Lamb a quitté les Etats-Unis suite à l’élection de Donald Trump et vit actuellement en France). Puis ce fut le tour du Hollandais Paul Van Vlodrop et des frères Quale du groupe Crying Uncle Bluegrass Band de monter sur scène pour une reprise de Dawg’s Bull de David Grisman à trois mandolines. Red Wine champion d’Europe du bluegrass.

Della Mae

La composition du groupe Della Mae a bien changé depuis sa venue à Bluegrass in La Roche en 2019 puisqu’il ne reste que Celia Woodsmith (gtr) et Kimber Ludiker (fdl). Elles ont été rejointes par Avril Smith qui était la guitariste à la création du groupe en 2009 et par Vickie Vaughn qui a été élue contrebassiste de l’année en 2024 et 2025 par IBMA. Della Mae n’a plus de mandoliniste. L’arrivée de Vickie Vaughn a boosté l’énergie de Della Mae qui n’en manquait pourtant pas avec une chanteuse comme Celia Woodsmith. Vickie a une puissance vocale phénoménale. Un peu trop même pour les harmonies vocales (ce que la sono aurait pu régler puisque les chanteuses avaient chacune leur micro). En lead, elle se sert de cette puissance dans I Don’t Care et Up Around the Bend (Creedence Clearwater Revival), morceau dans lequel Kimber Ludiker montre qu’elle est une très bonne mandoliniste en plus d’être une excellente violoniste. Vickie interprète aussi des reprises de Ohio (Neil Young) et Tulsa Time (Don Williams). Pour ce dernier titre, Celia Woodsmith joue du washboard et les Della Mae sont rejointes sur scène par Jan Purat (AJ Lee & Blue Summit), ce qui nous vaut un beau dialogue de fiddles entre Jan et Kimber. Celia chante ses compositions qui sont les grands succès de Della Mae, Bourbon Hounds et Boston Town (chanson sur l’égalité salariale entre hommes et femmes -les Della Mae sont de ferventes militantes, notamment-mais pas seulement- concernant les droits des femmes). Elle interprète aussi Dry Town tiré de leur dernier album (Family Reunion) qui pourrait également devenir un classique du groupe. Côté reprises, elle pioche chez Merle Travis (Sixteen Tons dans une version blues) et Lucinda Williams (Can’t Let Go avec la participation de Kylie Kay Anderson, mandoliniste de Long Way Home). Si plusieurs amateurs se sont plaints du son trop “électro-acoustique” de certains guitaristes lors du festival, on ne peut rien reprocher à Avril Smith pour qui c’est un choix assumé. Sur plusieurs titres (Sixteen Tons, Little Birdie, Bourbon Hound), ses pédales d’effets lui permettent même d’avoir le son d’une guitare électrique -elle joue fréquemment de la guitare électrique sur les albums de Della Mae. Les Della Mae enchainent les titres sans temps mort. Celia fait l’effort de présenter quelques titres en français. Les quatre musiciennes s’étaient parées de combinaisons très colorées. Un des tout meilleurs sets de cette édition 2025 du festival.

Le Chat Mort

Les habitués de La Roche-sur-Foron étaient tout heureux de retrouver Le Chat Mort, un des groupes chouchous du festival. La formation suédoise n’était pas venue depuis 2018, année où elle avait été invitée en tant que vainqueur (ex aequo) du concours de la précédente édition. Camilla, la chanteuse qui joue de la caisse claire, est toujours aussi jolie mais elle n’a décidément pas la bonne couleur de peau. Sa voix m’a semblé encore plus rauque et cassée que par le passé. Elle convient à merveille à ce mélange de swing, de blues, de bluegrass et de musique de la Nouvelle Orléans. Le répertoire a peu évolué (les dix titres de Malla Walla Dalla, leur dernier album paru en 2021, figuraient tous sur le CD La Roche Edition que Le Chat Mort proposait lors du festival de 2018). Je pense que Le Chat Mort ne s’est pas beaucoup produit ces dernières années et j’ai d’ailleurs trouvé Bror David Neideman (bjo) et Peter Strömquist (gtr) moins brillants solistes que par le passé. Leur jeu privilégie de plus en plus les solos en accords au détriment du picking bluegrass. Au fur et à mesure des années, les chansons bluegrass composent d’ailleurs une part de plus en plus congrue de leur répertoire. Ils y sont quand même revenus à la fin du set avec le classique Old Time Religion (avec Raphaël Maillet au violon), Blue Moon of Kentucky (chanté par deux jeunes filles, Luna et Mila) et, en rappel, Prairie Wind, obscure (mais jolie) chanson qui a donné le goût du bluegrass à Bror David. Avec Foggy Mountain Top joué en début de set, ces titres ont équilibré le reste du répertoire essentiellement swing (dont beaucoup de très bonnes compos de Bror David) avec les toujours formidables Shoot Me Down, Dinah, Roses, Iko Iko et Bloodshot Eyes en final. De belles retrouvailles avec le public rochois que la seule averse du festival (le temps de cinq ou six chansons) n’a pas réussi à gâcher.

Uzer Trio (Ph. jean-Marc Delon)

Le samedi, sur la scène du midi, Bluegrass in La Roche nous proposait Uzer Trio, nouvelle formation composée de la jeune chanteuse et contrebassiste Marie Sheid et de deux ”vétérans” du bluegrass français, le mandoliniste Bernard Minari (Mando Duo, New Blue Quitach) et le banjoïste et guitariste Jean-Marc Delon (Bluegrass 43, Sanseverino). C’est au banjo que Jean-Marc s’est fait connaître mais il est difficile de se passer de la rythmique de la guitare dans une formation bluegrass. Pour ce set, il n’a joué du banjo que sur deux titres, l’excellente composition instrumentale de Bernard Blue Grasshopper et le classique I Ain’t Gonna Work Tomorrow. Jean-Marc joue ses solos en tenant virilement sa guitare à la verticale. J’ai particulièrement aimé ceux de San Antonio Rose et Think of What You’ve Done. Sa façon de présenter les titres sur scène semble nettement influencée par sa fréquentation prolongée de Stéphane Sanseverino. Il partage les chants lead avec Marie dans un répertoire repris à des groupes majeurs allant des Stanley Brothers (East Virginia Blues) à New Grass Revival (Callin’ Baton Rouge) en passant par Jimmy Martin (Gonna Miss Me When I’m Gone avec un superbe solo de Bernard), Del McCoury (The Bluegrass Country et I Feel The Blues Movin’ In) et les Country Gentlemen (Redwood Hill). Marie a une jolie voix, particulièrement bien mise en valeur dans Tennessee Waltz. J’ai aussi beaucoup apprécié East Virginia Blues chanté entièrement à trois voix.

Della Mae

Après Uzer Trio étaient programmés deux des groupes américains vedettes du festival. Les Della Mae n’avaient pas revêtu leurs jolies combinaisons de la veille. Elles nous ont interprété Bluebird Blackbird qui figure parmi leurs classiques, Empire (je crois) -autre classique, un swing et une chanson de Maya de Vitry. Kimber Ludiker a joué un fiddle tune sur son violon à 5 cordes et elles ont chanté le gospel Where The Soul of Man Never Dies en quartet a cappella. Ensuite, Rapidgrass a essayé de mettre Pete Wernick en vedette en jouant des titres de Hot Rize (The Old Rounder -une compo de Wernick-et Won’t You Come and Sing For Me) mais les chants (Wernick en harmonie vocale) n’étaient pas terribles. En revanche, ça m’a fait plaisir d’entendre Huckling the Berries, un instrumental original de Pete datant de l’époque Country Cooking. Mark Morris a chanté Take Me River bien arrangé avec le fiddle et la mandoline. Ils ont terminé par Rocky Road Blues chanté par Alex Johnstone avec des solos de tout le monde y compris Charlie Parker Mertens.

Olga Egorova

La mandoliniste russe Olga Egorova était la dernière à se produire sur la scène du midi (la scène du soleil dirait Gilles Assier qui filme la plupart des concerts). Elle joue seule depuis le décès de son compagnon et guitariste Roman avec qui elle formait Duo RO. Elle a joué un instrumental alambiqué avec des harmoniques, un medley folk slave, du Tchaïkovski (un extrait de Casse-Noisette qui m’a paru d’une virtuosité extrême), du Chris Thile. Quand elle chante, c’est très aigu et ça semble souvent déconnecté de l’accompagnement. Bref, pas facile à suivre à part une jolie compo intitulée The Roots. A la fin les Rapidgrass sont revenus accompagner magistralement Olga sur une épatante et décoiffante reprise de Stingray de Sam Bush (peut-être bien mélangée avec du David Grisman) et une chanson. C’était superbe.

Estacion 39

A ses débuts, le festival de La Roche-sur-Foron a pu bénéficier du soutien de l’association européenne de bluegrass EBMA. A son tour, depuis quelques années, il se sert de sa notoriété pour promouvoir des groupes issus de pays où le bluegrass est très peu connu. Après les Coréens de Country Gongbang en 2022 et les Indiens de Grassy Strings en 2023, c’est au tour des Argentins de Estacion 39 d’avoir fait un long voyage pour se produire à Bluegrass in La Roche. Estacion 39 est une formation bluegrass complète de cinq musiciens, mixte (trois hommes, deux femmes) qui joue du bluegrass traditionnel. Leur répertoire est composé de standards, à l’exception de Manana Campestre, adaptation d’une chanson de Arco Iris, groupe rock argentin des années 70. Au niveau instrumental, le groupe souffre de pas mal de faiblesses (des pains au banjo, un fiddle bien timide) mais leur envie de jouer est communicative et les chants sont plutôt bien en place, tant pour le lead (essentiellement Matt, le guitariste) que pour les harmonies vocales à 3, 4 et parfois 5 voix (Fox on the Run). Juma, le banjoïste, a joué une version personnelle de The Ballad of Jed Clampett. Le mandoliniste Dani Boy, avec sa barbe à la Jere Cherryholmes, a une voix à la fois douce et aiguë très agréable et il nous a gratifié d’un solo de cuillers rigolo à la fin de Foggy Mountain Top. Le public rochois les a immédiatement adoptés.

The Often Herd

Les Anglais de The Often Herd avaient remporté le concours de groupes en 2018 et, à ce titre, ils avaient rejoué sur la grande scène en 2019. C’est cependant la première fois en 2025 qu’ils se présentaient au grand complet à Bluegrass in La Roche puisque leur violoniste Niles Krieger était absent lors de leurs prestations précédentes (il avait été remplacé par le Français Marius Pibarot en 2018 et par un fiddler anglais en 2019). En vérité, les quatre musiciens actuels de Often Herd s’étaient déjà produits ensemble à La Roche lors du concours de 2016 mais c’était sous le nom de The Kentucky Cow Tippers et il leur manquait leur banjoïste, ce qui leur avait peut-être coûté la première place du concours. Par la suite, ils avaient décidé de changer de nom et de se passer de banjo. Ce qui leur va très bien. Dès la première chanson, interprétée d’une voix douce par le mandoliniste Evan Davies, on se rend compte que Niles Krieger est un fiddler tout simplement fantastique. Evan a chanté deux autres de ses compositions, Remember My Name et Hold On à propos du Brexit (il est contre -ne serait-ce que pour venir plus facilement à La Roche-sur-Foron). Sa voix contraste avec celle, plus énergique, du guitariste Rupert Hugues, plus rock’n’ roll avec ses lunettes style Top Gun et son sourire qui éclaire les montagnes situées face à la scène, pourtant distantes de quelques kilomètres. Rupert est un chanteur énergique et charismatique. Il interprète très bien Casablanca, une chanson relevée par un riff rythmique et Cool Summer Rain -carrément pop. Niles Krieger chante dans un registre de baryton Why You Been Gone So Long de Mickey Newberry. Très beau trio avec Evan et Rupert sur le refrain. Les harmonies vocales sont un des (nombreux) points forts du groupe. Ce sont aussi d’excellents musiciens. Evan est un mandoliniste inventif. Sur le troisième titre, Sycamore Gap, un instrumental composé par Niles, ce dernier a cassé une corde. Il a joué presque tout le set avec le fiddle de Raphaël Maillet, jusqu’au final éblouissant sur le traditionnel Sail Away, très bien arrangé tant vocalement que musicalement, avec un refrain particulièrement accrocheur. The Often Herd, champions d’Europe du bluegrass (ex aequo avec Red Wine, du coup).

Crying Uncle Bluegrass Band

Les adolescents californiens de Crying Uncle Bluegrass Band ont bien changé depuis leur premier passage en 2022. Le contrebassiste Andrew Osborne a désormais du poil au menton, Teo Quale (mdo) a pris de l’épaisseur, son frère Miles (fdl) s’est fait une coupe à la mode rasée sur les tempes, et ils ont carrément changé de guitariste avec l’arrivée de Ian Ly. Ce qui n’a pas changé, c’est leur incroyable virtuosité, que ce soit sur la bonne compo instrumentale de Teo jouée en ouverture (et dont je n’ai pas compris le nom -ils sont plus doués pour jouer de la musique que pour articuler), la chanson Reuben’s Train jouée à un train d’enfer ou EMD (Eat My Dust) de David Grisman. Teo et Miles sont particulièrement impressionnants mais Ian Ly est également un excellent musicien. Ils maîtrisent parfaitement le son de leurs instruments. Ils jouent sans branchements ni effets, en face des micros, avec un son acoustique qui ravit les puristes (et qui nous change de beaucoup de groupes qui jouent également très bien mais avec un son qui ne plait pas à tout le monde). Pour les chants, il n’y a pas beaucoup de progrès depuis trois ans. Teo écrit de bonnes chansons (Solomon’s Dream) mais il ne chante pas très bien. Les seules interprétations que j’ai trouvées réussies sont Old Man de Neil Young (déjà jouée en 2022) par Andrew avec un bon trio sur le refrain (et des solos époustouflants), et I’ve Got A Tiger By The Tail de Buck Owens par Ian. Crying Uncle a également fait une reprise épatante de Do It Again de Steely Dan, assez bien chantée mais surtout très bien arrangée. Ils ont convié Scott Gates (de Blue Summit) à chanter un titre avec eux mais les harmonies vocales n’étaient pas en place. La virtuosité instrumentale des musiciens de Crying Uncle compense largement leurs faiblesses vocales.

AJ Lee & Blue Summit

Philippe Ochin a présenté AJ Lee & Blue Summit en disant que le dernier album du groupe, City of Glass, était un des meilleurs disques bluegrass de 2024. AJ a eu un geste pour signifier qu’il en faisait trop mais Philippe m’avait dit la même chose il y a un an, sans savoir que Blue Summit serait présent cette année. Il était donc on ne peut plus sincère (et un bon vendeur de vins de Bourgogne ne saurait mentir, j’en suis certain). J’avais apprécié le groupe californien lors de sa première venue à La Roche en 2019 mais leur concert de cette année m’a paru encore bien meilleur. Blue Summit se distingue des autres groupes bluegrass par l’absence de banjo (ça, ce n’est qu’à moitié original) et la présence de deux guitaristes lead (c’est beaucoup plus rare). Sully Tuttle (frère de Molly) a formé le groupe avec AJ. Depuis 2019, Scott Gates a remplacé Jesse Fichman comme second guitariste et il a été la révélation du set de Blue Summit. Il est le principal partenaire vocal de AJ. Il a été bluffant sur les deux titres qu’il a chanté en lead, Mountain Heartache (un bluegrass rapide d’Alex Leach -banjoïste de Ralph Stanley II- interprété avec une énergie très bien dosée) et sa composition Bakersfield Clay, une valse lente bluesy où sa voix impressionne par sa puissance, sa maîtrise et le yodle final. Sa tessiture de tenor contraste avec le registre de baryton de Sullivan Tuttle, lui aussi excellent dans Seaside Town (dont le début fait penser à l’album Nebraska de Bruce Springsteen à cause du chant et de la reverb sur la guitare) et la reprise de Who Walks In When I Walk Out (Louis Armstrong & Ella Fitzgerald), prétexte également à d’excellents solos d’AJ (mdo), Jan Purat (fdl) et des deux guitaristes dans un style swing. Sur plusieurs titres, un des deux guitaristes utilise un capo pour se démarquer dans ses solos et son accompagnement. Ils jouent différemment mais difficile de leur définir un style particulier car ils ont surtout le souci de s’adapter à chaque chanson, qu’elle soit bluegrass, blues, swing ou influencée par le rock (City of Glass). La vedette du concert est tout de même la voix d’AJ. Un timbre très pur, une tessiture qui lui permet de descendre avec une douceur flûtée dans des mediums que peu de chanteuses exploitent, et l’instant d’après le chant aigu et l’énergie qui caractérisent le bluegrass, avec souvent une reverb très bien dosée. AJ a été notamment formidable dans le blues Still Love You Still tiré du dernier album, le mélancolique I Still Think of Her et d’excellentes reprises de Fishin’ In the Dark (Nitty Gritty Dirt Band) et Tear My Stillhouse Down (Gillian Welch). Elle joue aussi très bien de la mandoline. Jan Purat a été phénoménal (Weenie Dog Song dont la mélodie est quasiment un fiddle tune) et le groupe a montré tout son savoir-faire en enchainant les quatre premiers titres sans quasiment laisser le public applaudir. Le lendemain, sur la petite scène du midi, Scott Gates a volé le show avec sa composition Sollicitor Man qui sonne comme une vieille chanson country rockab’ et une reprise en mode ballade bluesy du succès des Monkees I’m A Believer entamée et achevée en yodle. De son côté, AJ a chanté une version joliment adoucie du Sugar Moon de Bob Wills.

Curly Strings

En conclusion de la soirée, le groupe estonien Curly Strings a rapidement charmé le public par son enthousiasme, sa volonté de se faire comprendre en traduisant les paroles de ses chansons en anglais et même en français (tous les titres sont en estonien). Il a fait participer le public sur plusieurs chansons. Malgré une formation typique à 80 % (pas de banjo), des rythmes et des tempos qui s’en rapprochent, la musique de Curly Strings n’est pas vraiment bluegrass. En solo, Peeter Hirtentreu (gtr) et Villu Talsi (mdo) n’ont pas une technique bluegrass. Ils chantent un morceau chacun, typiquement folk. Un instrumental est d’inspiration celtique. L’atout principal de Curly Strings est la jolie voix douce de Eeva Talsi qui est aussi une très bonne violoniste. Elle interprète surtout des ballades qui tranchent avec l’énergie des instrumentaux joués par le groupe. En plus de leur talent, les Curly Strings ont un sacré savoir-faire pour gagner l’affection du public. Ils chantent Frère Jacques a cappella au milieu d’un medley instrumental. Peeter saute dans la fosse devant la scène (deux mètres de haut quand même) pour terminer un solo sous le nez des spectateurs du premier rang, incrédules. Villu fait la publicité du merchandising du groupe sur fond musical comme dans une réclame radiophonique. Ils ont terminé en rappel sur un rock en faisant chanter en estonien un public emballé.

Table For Two (Ph. Dominique Fosse)

Le duo Table For Two était en apéritif de la journée du dimanche. Il est composé de la Danoise Signe Borch et du Belge Thierry Schoysman (également banjoïste de Rawhide et mandoliniste des feus Sons of Navarone, vainqueurs du concours de groupes en 2012). Dès que Thierry est sur scène, on est certain de passer un bon moment, ne serait-ce que pour ses présentations pleines d’humour. Table For Two interprète des instrumentaux en duo de mandolines et des chansons accompagnées guitare (Signe)-banjo (Thierry). Il y a de la variété dans les deux catégories. Côté instrumentaux, ils nous ont offert un medley de compositions, du brésilien (Tico Tico) et du Grisman (Ricochet). Presque toutes les chansons sont intégralement chantées en duo. Leur répertoire comprend plusieurs classiques du bluegrass (East Virginia Blues, On and On). J’ai préféré les titres importés d’autres genres comme Eight Days A Week des Beatles en final et de charmantes versions de Everyday (Buddy Holly) et Devoted To You (Everly Brothers).


Après Table For Two étaient programmés trois groupes s’étant déjà produits sur la grande scène. Le public a été très heureux de voir Crying Uncle et AJ Lee & Blue Summit de tout près avec des répertoires différents de la veille. Pour ce qui est de Estacion 39, on considérera que cette seconde séance était un bonus lié à la longueur du voyage qu’ils avaient fait jusqu’à nous. J’aurais préféré revoir Red Wine ou The Often Herd (ou même Curly Strings).

Manu Bertrand & Valentine Lambert

Le dernier concert de la petite scène était celui de Valentine Lambert. Les artistes chantant en français sont rares à Bluegrass in La Roche. Depuis 20 ans, je pense qu’ils se comptent sur les doigts d’une main. Il y a eu Tricyclette, Chapeau de Paille, Christian Labonne, Morgane G, je ne dois pas en oublier beaucoup. Valentine Lambert ne chante que ses compositions, toutes en français, s’accompagnant à la guitare, soutenue par Manu Bertrand (gtr, dob). Elle a une voix douce bien adaptée à cette formule en duo. Valentine écrit de jolies chansons (J’suis Comme Ça avec deux guitares en fingerpiking), volontiers nostalgiques (Je Pense A Hier -jolie mélodie). C’est carrément country quand il y a deux guitares en flatpicking (Road Movie et Polaroïds). Manu joue une merveille d’accompagnement au dobro dans Le Veilleur de Nuit et Sur Le Quai de la Gare, deux chansons bien rythmées que j’ai beaucoup aimées et que Valentine chante très bien. Manu assure aussi une bonne complémentarité vocale (Le Silence). Le set s’est terminé avec les copines de Dear John et coprésentatrices du festival Stéphanie et Lena en choristes sur Polaroïd et, bien entendu, cette folle de Lena a fait du clogging pendant les solos de guitare.

Lazy Grass

Lazy Grass est un groupe de Toulouse, ville chère aux vieux bluegrasseux français puisque c’est là qu’ont eu lieu les premiers grands festivals bluegrass. C’était il y a plus de 40 ans, les musiciens de Lazy Grass sont trop jeunes pour les avoir fréquentés et au vu de leur décontraction, je pense qu’ils s’en fichent pas mal. Lazy Grass joue un bluegrass moderne à base de compositions (la seule reprise est Tunnel of Love de Wanda Jackson dont le groupe a accentué le côté blues). C’était une des rares formations à jouer pour la première fois sur la grande scène, ce qui est forcément impressionnant et peut-être la cause du côté brouillon des deux premiers titres, l’instrumental Le Fau et la chanson Revenge of the Little Girl. Ça s’est arrangé dès le troisième titre, Far From the Sea, dédié aux marins perdus en pleine montagne (les Lazy Grass ont de l’humour). Toutes les chansons sont interprétées par Laura, la mandoliniste. Les Lazy Grass ont beaucoup d’énergie et de spontanéité, parfois à la limite du n’importe quoi (les présentations du contrebassiste Babou, certaines parties instrumentales trop longues ou trop rapides) mais il y a aussi beaucoup d’idées dans les arrangements, une bonne communication avec le public et des refrains à quatre voix qui apportent de la singularité à la musique de Lazy Grass.

Johnny & the Yooahoos

Depuis leur premier passage à La Roche-sur-Foron en 2022, Johnny & the Yooahoos a fait bien du chemin, jusqu’aux Etats-Unis dont ils revenaient tout juste, après une tournée qui les a fait passer par le Grand Ole Opry et deux des principaux festivals du début d’été, Grey Fox et ROMP. Je ne me souviens pas qu’un autre groupe européen ait connu pareil honneur. Cette année, le quatuor munichois était renforcé par le fiddler hollandais Tijmen Veelenturf. Ça a débuté fort par un bon arrangement du traditionnel Little Birdie chanté en trio par les frères Schuhlbeck (Johnny -mdo ; Bastian -bjo) et le guitariste Bernie Huber. Ensuite, Bernie a fait étalage de la puissance de sa voix sur le newgrass All My Fathers. Le groupe a montré qu’il savait allier énergie et nuances sur le blues Through the Echoes. Après Down the Line, une compo de Johnny, les Yooahoos nous ont livré une splendide interprétation de Get Back des Beatles, entièrement chantée en trio et assaisonnée de breaks furieux des quatre solistes. C’était l’apogée de leur concert. Ensuite, ils nous ont un peu perdus avec un instrumental de Bastian qu’il a joué en clawhammer (Turtle Plays the Red Ball) et que j’ai trouvé sans intérêt, un gospel sans charme et une chanson écrite par Bastian jouée trop vite et trop fort. C’est le risque pour les groupes qui ont une puissance de feu comme Johnny & the Yooahoos d’en abuser. Leur prestation s’est néanmoins terminée sur une bonne note avec The Meeting is Over dont ils ont chanté le début en trio a cappella et où ils ont retrouvé leur sens des nuances.

Sunshine in Ohio

J’avais manqué le concert du groupe grenoblois Sunshine in Ohio l’an dernier. Je les ai tout d’abord vus jouer dans la rue cette année, attirant un public nombreux, ce qui m’a décidé à ne les manquer sous aucun prétexte sur la grande scène. Sunshine in Ohio est une formation très originale de sept musiciens et chanteurs. La présence de quatre multi-instrumentistes permet des combinaisons variées. Il y a parfois un quintette à cordes avec trois violons, le violoncelle et la contrebasse. Damien joue sur une guitare à cordes en nylon, ce qui est rare (voire osé) dans ce contexte. Il y a souvent une seconde guitare et de la mandoline. Leur musique n’est pas facile à décrire. On peut sans doute considérer que c’est de l’americana acoustique. Le set débute par une espèce de parodie de chanson western, très musicale, pleine d’idées d’arrangement. Au fil des titres, cinq chanteurs se succèdent sans que la qualité s’en ressente. Ils se relaient même dans la même chanson (The Goodbye Song). Johnny Sunshine fait valoir sa tessiture très agréable de baryton dans If I Was. Aurélien dynamise Mountain Dew. Mélanie est tantôt blues, tantôt caressante dans Sweet Roses. Maxime délivre une interprétation tout en nuances de Rollin’ Train (avec un joli solo de guitare de Damien). Le groupe étant partisan de l’americana participative, Lorain Ohio fait chanter le public dans le gospel-swing Settle Down, entamé et terminé par les sept chanteurs a cappella. Il y a de très belles harmonies vocales dans Johnny, When Are You Coming Home ? et The Goodbye Song, et de jolis arrangements de cordes dans plusieurs chansons. Les Sunshine in Ohio sont aussi de bons musiciens (en particulier la violoniste Coline), chacun prenant un solo dans Settle Down, y compris Johnny à la contrebasse. Le soleil ne brille pas que dans l’Ohio.

A Murder in Mississippi

La musique americana du groupe belge A Murder in Mississippi avait fait sensation lors de l’édition 2023 de Bluegrass in La Roche. Le groupe est inchangé avec le chanteur guitariste Leander Vandereecken, ses deux choristes Mirthe (percussions) et Lore (bjo), la violoniste Alexandra, le pianiste Dieter et le contrebassiste Stijn. Leur précédent passage ne date que de deux ans mais comme A Murder in Mississippi a sorti un album depuis (Reverie), ils proposent plusieurs nouvelles chansons dont Black Train pour débuter le set et Midnight Roller dans lequel Alexandra joue un envoûtant style tsigane. En 2023, le groupe avait fait plusieurs reprises. Cette année, je pense qu’il n’y avait que des chansons originales. Presque tous les titres swinguent mais ils sont mâtinés tantôt de boogie (Mary Lou), tantôt de blues à la limite de la soul (The Bones of John Jones que Leander a conclu face au public, sans micro). Forever and A Day a une très jolie mélodie. Les arrangements sont aux petits oignons. La voix de Leander, les harmonies vocales (superbes), les chœurs (tout le monde chante -même Alexandra qui n’a pas de micro !) et le violon sont en vedette mais il y a aussi un magnifique travail de Dieter et Stijn (qui passe fréquemment du walking au slap dans le même morceau) pour lier la sauce et booster le groupe. A Murder in Mississippi a été avec AJ Lee & Blue Summit le groupe le plus professionnel du festival. Il a terminé son set avec Run Brother Run en faisant largement participer le public. Mon seul regret est qu’il n’y a eu que dans Mary Lou que les voix de Mirthe et Lore ont été (un peu) mises en valeur. On en aurait voulu davantage.

Gypsy Cattle Drive

Cette vingtième édition du festival s’est achevée avec Gypsy Cattle Drive, l’alter ego swing de Rapidgrass, sans Pete Wernick cette fois. Comme nous avions été surpris de découvrir John Wirtz au mélodica avec Rapidgrass, Alain Kempf avait parié que sa présence dans le groupe serait justifiée par les prestations swing de Gypsy Cattle Drive. Et effectivement, John Wirtz était présent au piano (avec également son mélodica mais il en a très peu joué). Gypsy Cattle Drive a logiquement commencé son set avec la chanson Gypsy Cattle Drive, carte de visite bien swing qui nous a tout de suite mis dans l’ambiance avec de bons solos de tous les musiciens. Mark Morris avait revêtu un étonnant manteau à paillettes et John Wirtz a joué les élégants en arborant une casquette assortie à sa chemise à fleurs. Ce concert a été une très belle manière de clore le festival même si tout n’a pas été parfait. La longue impro qui a suivi Highway Man (très bien chanté par Mark) ne s’imposait pas (cette reprise faisait partie du set de Rapidgrass il y a trois ans et c’était beaucoup plus logique). Elle n’était pas très intéressante à part le moment où Alex a inséré un fiddle tune à la mandoline. Même constat pour Lonesome Moonlight Waltz, un des instrumentaux de Bill Monroe que je préfère, joué avec les frères Quale. Les valses lentes ne se prêtent pas aux impros et ce titre a été définitivement gâché par le duo de fiddles (Andy Reiner et Miles Quale) qui n’étaient pas du tout ensemble. Il y a eu plusieurs autres invités lors de ce set et c’était beaucoup mieux, parfois carrément flamboyant. D’abord trois fiddlers avec Raphaël Maillet et Tijmen Veelenturf en plus de Andy Reiner sur un instrumental swing. Ils ont joué ensemble puis se sont passé le relais en prenant visiblement beaucoup de plaisir. Les autres solistes étaient au diapason. Il y a même eu une conversation entre le mélodica et la contrebasse. Ce fut ensuite le tour de la chanteuse française Anaëlle Trumka (Dear John) de rejoindre le groupe. Elle avait déjà chanté avec Gypsy Cattle Drive lors des festivals de 2018 et 2022. C’était à chaque fois des chansons en anglais. Cette année, elle a interprété La Vie en Rose (Edith Piaf) sur le tempo original puis en mode swing. Elle a ensuite chanté un autre titre en français (que je ne connais pas -genre chanson réaliste de l’entre deux guerres) sur lequel elle a introduit une partie en scat ébouriffante. Olga Egorova, également invitée pour ce titre, a joué un solo si spectaculaire qu’Alex Johnstone l’a invitée à le doubler…

Les musiciens de Gypsy Cattle Drive se débrouillent aussi très bien tout seuls. Mark Morris a chanté Bears Are Dancing in the Forest, très bonne chanson du dernier album de Rapidgrass et Alex a interprété Gang of Angels (de l’album Take Him River). John Wirtz a joué à la fin de ce titre un remarquable solo de piano qui a justifié à lui seul sa présence dans le groupe. Le concert et le festival se sont achevés par un medley de Grateful Dead, groupe fétiche des musiciens de Rapidgrass comme de Christopher Howard-Williams. Ce dernier est monté sur scène pour chanter Scarlet Begonias. Mark Morris a enchainé avec Fire on the Mountain. Il y avait bien le feu sur la montagne à La Roche-sur-Foron. Didier Philippe (Directeur de l’Office du Tourisme et grand organisateur du festival) et les deux présentatrices du soir, Lena et Stéphanie, se sont joints au groupe pour faire chanter le public. Charlie Parker-Mertens a même prêté sa contrebasse à Stéphanie le temps de quelques mesures.

Peter Wernick & Lluís Gómez – Stage avec Peter Wernick

Voilà, c’était un beau festival. Il n’y avait plus de guerre en Ukraine, de bombardement en Palestine ni de conflit au Soudan ou de guerre commerciale entre Etats. Et pourtant si. Même si c’est par petites touches, pour la première fois cette année, la politique, l’agitation de la planète ont rattrapé le petit monde de Bluegrass in La Roche. Il y a deux ans il y avait bien eu Tim O’Brien pour changer les paroles de sa chanson Nervous, déclarant qu’une réélection de Donald Trump lui faisait peur. C’était largement passé inaperçu et à l’époque, vu de France, ça paraissait bien improbable. En 2025, il y a eu la présence de Barbara Lamb qui vit en France parce qu’elle a fui l’Amérique de Trump, des allusions d’Anya Hinckle et Celia Woodsmith pour nous faire comprendre qu’elles déploraient la politique menée dans leur pays. Et le groupe Lazy Grass a dédié sa chanson Les Exilés aux migrants et aux personnes qui vivent sous les bombes au Congo, au Soudan, en Ukraine et en Palestine.

Christopher Howard-Williams & Didier Philippe – Thierry Loyer & Philippe Ochin avec Joël Herbach (montrant des souvenirs des Festivals de Toulouse)

Christopher Howard-Williams voulait que cette vingtième édition du festival soit marquante et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a réussi. Je suis reparti en me disant que c’était le meilleur festival qu’ait connu Bluegrass in La Roche. Si j’ai une (petite) doléance, c’est que ça manquait de banjo pour un festival bluegrass. Aucun des quatre groupes américains n’avait de banjoïste (désolé mais je ne compte pas Pete Wernick) et c’était le cas de la moitié des formations présentes cette année. L’organisation est toujours aussi efficace et chaleureuse avec les nombreux bénévoles.

Merci aux bénévoles !

Tous les groupes présents sur scène l’ont d’ailleurs saluée et ont remercié Christopher et Philippe de les avoir fait venir à La Roche cette année. Beaucoup se sentent chez eux à Bluegrass in La Roche. La grande innovation de 2025 était que les concerts étaient filmés sur grand écran grâce à l’équipe de Fred Glas et Christophe Flament. La réalisation s’est efforcée de montrer en gros plan les solistes, ce qui n’est pas toujours évident pour un concert bluegrass. La cerise sur le gâteau a été… un gâteau ! Le premier soir, un gâteau d’anniversaire géant (offert par le Conseil Départemental de Haute-Savoie) a été partagé entre les spectateurs pour fêter la vingtième édition. Nous étions nombreux mais, avec 3000 choux, il y en a eu pour tout le monde ! © Dominique Fosse

Plaisir des Jams et gâteau de la vingtième édition

Merci à Emmanuel Marin (Pixels.Live) auteur des photos publiées ici, dont le reportage complet est disponible sur https://pixels-live.fr
Quelques autres images ont été prises sur Facebook (Dominique Guillot, Philippe Ochin et d’autres (?) merci de nous informer pour compléter les légendes). Site du Festival : https://www.larochebluegrass.org/accueil.html

Céré : Made In Rock’n’Roll

Didier Céré l’annonce comme peut-être son dernier disque, mais la flamme du rocker aura du mal à se passer de cette vie musicale si on en juge par la vitalité affichée dans cet album. Certes on vieillit tous, mais, c’est bien connu, les « vieux rockeurs » ont plusieurs vies. La preuve : après ses prestations avec ses groupes (Rebels, Bootleggers, Abilene) et trois albums en solo ces dernières cinq années, Didier rend hommage à Johnny Hallyday (reprenant le titre d’une compilation de 2023) avec la section rythmique des Bootleggers et des invités prestigieux.

Cœur de rockeur :
Didier n’hésite pas à montrer la part sensible de sa personnalité. Au-delà de la présentation physique du « rockeur », il écrit et/ ou adapte, s’appuyant sur un univers esthétique mêlant des références du genre (voyage, pulsion musicale, vie intense, on boit, on bouge, on se marre entre potes, une forme de post-adolescence éternelle) et des préoccupations plus personnelles (dans une année marquée par les deuils d’un frère et de sa mère) qu’évoque par exemple Je suis toqué, une des chansons les plus personnelles (?) avec l’allusion à l’amour (fille, moto, un romantisme de la rue). L’album a été enregistré à Pau, épicentre de son monde ancré dans ce sud-ouest béarnais qu’il aime tant et masterisé au Texas, comme une sorte de double garantie d’efficacité et d’authenticité sonore.

Interlude :
La langue française est-elle moins « rock ‘n’ roll » que l’anglais ? Quel sceau musical approuve totalement l’authenticité de ce genre ? A côté des adaptations françaises des années 60 qui flirtaient avec la variété (génération Yéyé) il y a toujours eu des amateurs attachés aux « racines anglo-saxonnes » puisant dans le blues et la country. Si les ainés sont encore vénérés, la musique n’est vivante que part des groupes qui livrent en concert, ou sur disque, leur amour du genre. En ce sens le faux procès fait implicitement à Didier, en ignorant son disque, semble bien puéril, osons même dire « franchouillard ». Petite anecdote au passage : il a existé un groupe californien qui s’était spécialisé, avec un relatif succès, dans la bourrée auvergnate (!) sans que le public local n’ait jamais eu l’idée de lui refuser le label « fouchtra compatible » ;-). Serions-nous un peu trop sectaires chez nous ?

Un album manifeste

(Manifeste : “dont l’existence ou la nature est évidente”, comme dit le dictionnaire) :
Il propose dix titres en français et un instrumental (King’s Shuffle). On débute plein pot (boogie oblige) avec ce qui est, pour certains, une évocation de la génération « roots » des années 60 avec Blouson noir (on pense bien sûr à l’icône Vince Taylor). Le lien avec la génération suivante (une adaptation du Radiation Ranch de Brian Setzer) se concrétise dans Le rade des Zombies. Les touches annexes de Made in Rock’ n’ Roll incluent une bonne intervention de sax, un instrument bien présent ici, souvent oublié dans les combos actuels, où les trios semblent majoritaires. Cela n’empêche pas un peu de douceur relative dans ce monde agité, avec Maria, où Red Volkaert et Neal Black soutiennent activement le propos. Difficile de tout citer en détails toutes les chansons, mais Mauvaise Fille vaut aussi le détour, ainsi que l’apport de notre Jean-Yves Lozac’h national (Je Serais Là) avec un zeste de couleur country pour finir (Casey Jones Boogie). Entre temps, Je suis toqué, évoque le petit monde d’une génération « d’éternels jeunes” encore active, en donnant une nouvelle vie à I’m On Fire (Bruce Springsteen). N’oublions pas la transmission qui dément le « no future » des ultras d’antan, avec La Génération Perdue, signée par Long Chris et Johnny Hallyday, composée quand Didier… avait huit ans ! Enfin la qualité des musiciens français présents tout au long du disque, prouve, s’il le fallait encore, que notre pays tient parfaitement sa place (cf la liste sur le livret). Ainsi tout concourt au plaisir d’écoute, l’album témoignant sans peine de la vitalité de ce musicien (et ses amis) et de son engagement. En tout cas, l’hommage à Johnny Hallyday est réussi (le « taulier » aurait d’ailleurs pu chanter l’essentiel des autres titres de cet album), sans imitation, ce qui fait que Didier arrive à affirmer sa personnalité et que nous pouvons sans peine prêter attention à ce qu’il nous chante :
C’est pas le temps qui va user ma carcasse
C’est pas le vent le vent des modes qui passent
C’est pas l’argent qui me fera tenir en place
C’est écrit sur ma peau je suis made in rock’n’roll

Interview pour la sortie de Made In Rock ‘n’ Roll :
Quels événements musicaux majeurs ont accompagné ta carrière depuis notre interview dans Le Cri du Coyote au printemps 2019 ? (voir ci-dessous)
Difficile de répondre car on a joué dans pas mal de concerts, même si on a eu, comme beaucoup, nos vaches maigres pendant l’épisode Covid. N’étant pas vacciné, j’étais interdit partout comme un pestiféré. Honnêtement, j’appréhende chaque concert comme majeur, comme si c’était le dernier, mais, depuis la sortie de Deep Sud en 2019, celui qui m’a le plus marqué est bien sur l’opening de Toto aux Transhumances Musicales de Laas en 2024. Ce n’est pas forcément ce que je mets sur ma platine vinyle mais la perfection du show et la qualité des harmonies vocales m’ont mis une méga-beigne. Seul regret, n’avoir pas pu discuter avec Steve Lukather, Joseph Williams ou autre car la production interdisait tout contact…

Quelles ont été les premières réactions (bonnes et/ ou mauvaises) qui t’ont marqué à la sortie de ton disque ?
Alors lequel ? (rires). Après Deep Sud en 2019, j’ai sorti Rock Rebel en 2022, qui a eu une bonne presse mais ne s’est pas vendu car Covid. Les meilleures ventes sont en concerts et pendant cette période il n’y a pas eu pas de concert. Made in Rock ’n’ Roll est sorti en juin 2025, et pour l’instant il est boudé par les médias… Je ne sais si c’est parce que quatre titres du Patron (Johnny Hallyday) y figurent. J’ai eu la chance de le fréquenter un peu dans les années 90, nous avions fait quelques jams et quelques scènes avec lui. J’ai été marqué, comme beaucoup, par l’homme, la voix et, bien sûr, par son décès. Je voulais juste lui rendre un humble hommage. Il y a aussi un titre de Dick Rivers (Mauvaise fille) que Christian Salset m’avait envoyé. Dick était aussi un Monsieur, même s’il était plus dans l’ombre d’Eddy et de Johnny, mais il est toujours resté authentique. Bref les médias français boudent quelque peu cet album, peut-être parce qu’il est en français, peut-être car je n’ai pas de label ou d’agent pour la promotion. La presse étrangère, anglaise, allemande, suédoise m’a fait de bonnes chroniques. C’est vrai que mon virage pour la défense de notre langue (même si je suis plus proche d’Audiard que de Voltaire) avec mes albums solos (très, très accompagnés par des guests et line up de rêve) ont perturbé beaucoup de membre du public qui suivait les Bootleggers. Les “gache-sauces” me taxent désormais de variétochard ou ballochard pourtant je n’ai pas trop changé je crois… Je vocifère autant en français qu’en anglais et je porte des tiagues et ‘fecto depuis mes 16 berges. J’aime bien écrire et chanter en français et, outre nos trois légendes, j’ai eu quelques prédécesseurs, comme Paul Personne, Bill Deraime , Charlelie Couture, etc.

Le choix de chanter en français n’est donc pas bien accepté par les amateurs de rock ‘n’ roll ? (avec cependant un titre d’album en anglais).
Il semble que non, malheureusement, du moins par les “intégristes” et c’est dommage mais ça bouge, faut pas lâcher l’affaire !

Est-il encore d’actualité de réaliser un CD alors que la consommation musicale est plutôt faite par titres isolés ?
Je ne sais que répondre, c’est mon côté altruiste peut être, j’aime partager, que ce soit musicalement avec des musiciens d’horizons différents ou avec le public : j’aime donner. Je n’ai pas d’agent pour me catalyser, me freiner…

Les Bootleggers sont-ils confirmés pour le festival de Mirande l’été prochain ? Avec quels musiciens ?
Yes Sir ! Marc Pleux nous a de nouveau invités en opening de mes copains Two Tons of Steel et Ricochet, énorme ! Nous y serons le samedi, il y aura un superbe plateau l’an prochain et j’espére que, step by step, Mirande retrouvera ses lettres de noblesse. Pour les musiciens, Bootleggers sera au complet, drivés par notre petite merveille à la gratte, Jeremy Mondou. Papa Mondou sera egalement de la fête au sax et peut être avec un guest surprise…

Le prochain concert mêlera-t-il les chansons en anglais et en français ?
Là ça sera Bootleggers mais il se peut que, comme en 2025, nous y ajoutions quelques titres en français : Blouson noir, Le rade des zombies fonctionnent bien sur scène et le Zack attack également

Qu’a apporté Internet à la diffusion de ta musique ?
Les connexions entre musiciens, la possibilité de travailler à distance via We Transfer ou autre, la promotion. Mes précédents albums étaient distribués par imusician mais la distribution de Rock Rebel a été loupée donc j’ai levé le pied pour l’album qui a suivi. On trouve tous nos albums sur Bandcamp mais tout va tellement vite que je me sens parfois un peu dépassé par l’évolution de tout ce bazard ! A 67 berges on n’a pas le cerveau d’un jeune qui a grandi avec les ordinateurs. Et puis j’avoue être inquiet avec leur IA, je ne suis pas sûr que ça soit un avancement, j’ai l’impression qu’on a plutôt ouvert la boite de Pandore…

Comment t’informes-tu sur l’actualité de la musique ?
Je fais toujours du booking donc je reçois pas mal d’albums, j’ai toujours beaucoup de contacts aux Etats-Unis et puis je fais aussi des recherches sur internet pour me renouveler musicalement. Enfin, j’achète pas mal de vinyles français, anglais, américains, au grand désarroi de ma compagne !

Une anecdote que tu ne te lasses pas de raconter ?
J’en ai quelques unes en 43 ans de scène… Peut être une soirée à la Lorada (villa à Ramatuelle) chez le Patron où on jouait. Il y avait un étal avec des bijoux navajos, j’adorais ça. Une bague me plaisait particulièrement mais quand j’ai vu le prix, je l’ai vite reposée ! Un peu avant d’attaquer notre set, quelqu’un est venu me taper sur l’épaule et m’a offert cette bague, je ne sais plus si c’était son garde du corps ou Hervé Lewis. Johnny avait vu mon geste et me l’avait offerte ! Il avait aussi offert ce soir-là à son pote Eddy une magnifique bague avec une grosse turquoise verte. Après le set, je l’ai remercié, il m’a juste fait un clin d’œil avec un immense sourire en me tapant sur l’épaule. Ça m’avait vraiment touché, j’ai toujours cette bague. C’était ça, Johnny, une voix phénoménale, un charisme animal mais aussi un homme généreux, abordable et simple, avec l’intelligence du cœur et c’était un sacré putain de rocker qui devait avoir aussi ses démons, mais qui n’en a pas ?

Veux-tu ajouter quelque chose ?
Je crois que j’ai été assez bavard (rires). Merci pour ton soutien Jacques et merci à la famille du Cri du Coyote. © Jacques Brémond (novembre 2025)

Nouveautés, liens 2026 :

https://linkaband.com/bootleggers

https://www.musiqua.fr/band/bootleggers-32589

Best Of : Didier travaille sur un album (vinyle) qui comportera les titres suivants : 1- Blouson noir, 2- Rock Rebel, 3- Le rade des zombies, 4- Génération perdue, 5- Barrelhouse Blues, 6- Bayou Stomp, 7- Zack Attack, 8- Salut Charly, 9- Mauvaise Fille, 10- La voix d’Elvis, 11- Du moment qu’ça roule, 12- Trucker Blues, 13- Ma Jolie Sarah, 14- Made in Rock’n’Roll
On peut aider à sa réalisation en soutenant le projet :
https://fr.ulule.com/vinyle-43-ans-carriere

Compléments sonores en images :
http://www.youtube.com/watch?v=j0EdOkrznvg (Made In Rock ‘n’ Roll)
http://www.youtube.com/watch?v=7ad90ZSwGHQ (Blouson noir)
http://www.reverbnation.com/didiercere

Archive : Interview dans Le Cri du Coyote n°160 (2019) :

Pionniers Français de la Country Music

par Alain Fournier

L’article de Thierry Cordonnier me remet en tête la plupart des musiciens français fascinés par une musique acoustique venue des USA et qui n’avait pas encore -dans les Années 1960- l’appellation Country Music. On parlait des Westerners qui faisaient déjà figure d’ancêtres et des chansons de cow-boys interprétées par Tex Bernie dans le saloon de Jean Richard à la Mer de Sable !

Yves Montand chantait Dans les plaines du Far-West mais personne ne connaissait les Bluegrass Gentlemen, et encore moins Flatt & Scruggs ! Personne ? Pas tout à fait, car une bande d’audacieux musiciens français allait se lancer dans l’aventure et tenter de faire connaitre la musique américaine par le truchement du Bluegrass* d’abord et -si affinité- de la Country Music ! Vaste programme quand la vague yéyé n’allait pas tarder à envahir l’Hexagone !

Quel plaisir de saluer au passage Sheriff Dad et ses Enfants de Saloon avec Pat Winther ou encore les Ranchers où sévissaient Jean-Marie Redon et Mick Larie. Si j’oublie Long Chris, les Cowden et les Dalton, je vais me retrouver à cheval sur un rail, badigeonné de goudron et de plumes ! Si le nom de tous ces garnements n’eut pas l’honneur des gazettes, il est grand temps de les mentionner ici. Pas d’ordre alphabétique, encore moins chronologique. Marcel Dadi et ses tablatures, Christian Séguret, Dany Vriet, Jean-Marie Redon, Jean-Louis Mongin, Riquet Serre, Eric Kristy, Marc Bozonnet, Jean-Jacques Milteau, Thierry Lecocq… je prends ma respiration et je continue : Claude Langlois, Jean-Yves et Patrick Lozach, Jeff & Mick Larie, Alain Bashung, Michel Ponthieu, Eric Bouillet, Christophe Dupeu, Michel Lelong, Gilbert Caranhac, Hervé De Sainte-Foix, Olivier Andrés, Michel Blanc-Dumont, Pierre Bensusan, Lionel Wendling, Philippe Bourgeois, Jean Darbois, Christian Poidevin, Gilbert Einaudi, Luc Bertin et Jean-Claude Druot. Pas question d’oublier les différents groupes où ils ont eu le loisir de s’illustrer : Bluegrass Flingou 37 ½, Nuage Rouge, Bluegrass Connection, New Grass Connection, Long Distance, Virginia Truckee et Wolfpack pour ne citer que les plus représentatifs entre 1975 et 1985. La reproduction ci-contre des pochettes de leurs 33 tours “originaux” vous donnera sûrement l’envie de retrouver cette fine équipe sur des microsillons de légende !

Le label Chant du Monde avait une place de choix. La série Spécial instrumental étant particulièrement recherchée par les musiciens. Chacun croyait avoir son petit secret et une avance technique incomparable face à de redoutables concurrents forcément jaloux ! Rassurez-vous, la rivalité de façade n’était qu’une joyeuse complicité. ©Alain Fournier

A suivre : Histoires de France (3) Images d’archives

  • Bluegrass : on y reviendra prochainement, car la mémoire française est également riche.

Jean-Louis Mongin

par Thierry Cordonnier

Je me souviens de Jean-Louis Mongin

Au cours des années 1970 et début 80, accéder en France à la musique country américaine ou plus simplement au rock ’n’ roll d’origine était un vrai parcours du combattant. Les bacs de disquaires de ces styles étaient soit vides soit pire : inexistants. Pour les grands fanas de Johnny Cash, Merle Haggard, Waylon Jennings, Buck Owens, Hank Williams, Georges Jones, Watson (les deux, Doc & Gene), des pionniers du rock’ n’ roll et des Everly Brothers, en attendant l’arrivée des radios libres, c’était la punition maximale. Quelques rares artistes américains ont pu ponctuellement franchir ce mur franchouillard infranchissable, par exemple Emmylou Harris, Dolly Parton et Willie Nelson mais de justesse.
Autant dire que, du coté des musiciens français, à cette époque les deux styles évoqués qui deviennent trois si on y adjoint le bluegrass, n’attiraient que des très rares passionnés de ces genres. Passionnés, ils l’étaient, musicaux ils l’étaient, ils connaissaient profondément cette musique qui faisait partie d’eux mêmes, et ils la partageaient avec nous. Je pense en particulier à trois musiciens. Le premier Jean Louis Mongin, le second Christian Séguret et le troisième Eric Kristy. Chacun ayant autour de lui sa bande de copains musiciens, fabuleux et complices…

La disparition de Jean-Louis, en novembre 2019, m’a beaucoup affecté parce que dès début 1980 j’ai suivi de près son activité grâce aux concerts réguliers qu’il faisait avec le Wolfpack son très sympathique groupe de country rock. En plus de Jean-Louis, Wolfpack comprenait Henri Serré (basse) Dany Vrillet (fiddle) et Gilbert Einaudi (batterie).

Concert après concert, je suis devenu fan de ce groupe. Jean-Louis avait une voix éraillée, très émouvante, et on sentait qu’il vivait les paroles de ses chansons. Vous aurez peut-être du mal à me croire mais, pour moi, Jean-Louis chantait beaucoup mieux The River que ne le faisait Bruce Springsteen lui-même. J’écoute encore sa version que j’avais enregistrée à l’Auberge de la Chapelle en 1984, et elle m’émeut toujours autant quarante ans après… En plus des standards d’Eddie Cochran, à sa propre sauce, et des plus belles chansons country, Jean-Louis nous jouait très souvent de la musique cajun ce qui permettait à Danny de nous faire de superbes interventions au fiddle. C’était beau

Le groupe s’est même consacré à des soirées Beatles très percutantes, qui donnaient à Henri l’occasion de participer encore plus activement à la partie vocale. Leur cohésion, leur complicité et même leur humour étaient alors en pleine puissance. Que de belles soirées…
Mais Jean-Louis était très humble, il parlait rarement de ses nombreuses réalisations et grâce à Gibert Rouit, qui l’a mieux connu que moi et sur une période bien plus longue, j’ai pu “remonter” un historique musical dont il pouvait être fier. Je terminerai avec ces mots sincèrement émus “Bye bye Jean-Louis, you will be missed”.
© Thierry Cordonnier (alias Terry Shoemaker) Août 2025

Photos : Merci à Jean-Louis Thierry, Alain & Anne Fournier, Gilbert Rouit, Jean-Louis Rancurel, Marsel Bossard

NB : ce portrait d’un musicien majeur de notre mémoire musicale sera bientôt suivi d’autres évocations de la richesse de notre passé proche.

Chagrins d’amour et peines de cœur dans la Country Music, par Eric Allart

Une fois par jour, tous les jours, toute la journée.
 Après des années passées à traiter de sujets annexes comme la mort, la guerre, le sexe et le travail, il était temps de suivre les sentiers tortueux du mal universel : l’Amour, surtout quand il ne fonctionne pas. Car c’est avec volupté, et une pointe de perversité, qu’une branche entière de la Country Music a bâti sa réputation et son répertoire sur ce thème, à savoir celui du Honky tonk. Après 50 ans de compulsion frénétique de ce qui existe, et de ce qui a été enregistré, l’auteur de ces lignes n’a toujours pas vu le bout de la mine de cas existentiels exprimés sur le sujet…

Non seulement y coexistent une extrême candeur avec le cynisme le plus noir, mais à peu près toutes les déclinaisons ont été mises en musique et paroles. Devant la profusion, nous tentons de cadrer l’approche en nous focalisant sur les thèmes suivants : solitude, trahison, abandon, nostalgie incurable, passion secrète, mais aussi vengeance et amertume. Une fois encore, le picorage subjectif est assumé. Nous laissons nos lecteurs libres de produire leur anthologie personnelle du “pas bien” et des nuits blanches. Dans les pas de Barbara Cartland et de George Jones, nous vous invitons à vous munir de mouchoirs, ou de Bourbon, selon vos appétences. Voire les deux.
 
La musique parfaite.

Avant de parcourir les textes, il est indispensable de faire le point sur les spécificités de l’orchestration du Honky tonk. Les arrangements, le rythme, tout concourt ici à porter une emphase épaisse, dont l’abus de stéréotypes place l’auditeur dans un contexte familier. On remarquera que les caractères énoncés ici sont identiques à ceux du Rhythm and Blues, l’autre branche sœur experte dans le domaine.
Tout d’abord la voix est mixée en avant. Point de chuinteur à la Etienne Daho dans le Honky tonk. On travaille ici de façon obsessionnelle avec un maniérisme assumé dans les hyperboles. Il n’y en a jamais trop. Ça chiale, ça gémit, ça suffoque, ça feule, ça pignasse. L’accent, le timbre vous sont douloureux ? C’est voulu. On n’est pas ici dans la petite contrariété : l’artiste Honky tonk sort ses tripes et pose tout sur la table dans une totale impudeur. Ces talents vocaux existent aussi -et ce n’est pas un hasard- dans le Rockabilly qui lui est contemporain.


Quelques maitres du genre ?
Hank Williams Sr, avec quatre dauphins potentiels : George Jones, le numéro 1. Puis dans un mouchoir brodé inondé de larmes, Ray Price, Johnny Paycheck, Conway Twitty, Porter Wagoner, Buck Owens. Dans les générations plus récentes Gary Stewart pour les années 1970 et Randy Travis pour les 1980/ 90. Pensons aussi à glorifier James Hand et Johnny Bush.
Chez les dames, Kitty Wells, dont le registre a bien vieilli. Loretta Lynn, première incarnation moderne de femme libre et Patsy Cline. Je confesse une tendresse pour l’injustement traitée Norma Jean, dont l’accent rural cru s’accordait mal avec les tendances pop sophistiquées de la fin des années 60, plus compatibles avec l’exceptionnelle Dolly Parton qui la remplaça aux cotés de Porter Wagoner. Melba Montgomery et Tammy Wynette furent de parfaites partenaires artistiques de George Jones mais brillent aussi par leurs carrières solo. Profitons de cet inventaire pour aller réévaluer la gouaille de Joanie Mosby, qui, forte de sa carrière en duo avec son époux Johnny, tenta de tailler des croupières  aux modèles du genre : Carl et Pearl Butler.

Les élans du cœur se calent à merveille avec les valses. Le boom-chicka épouse et capture le rythme cardiaque. A partir des années 60, la basse électrique est mise en avant, et, si elle n’atteint pas le “mur du son” élaboré par Phil Spector, elle use et abuse des jalons inexorables qu’elle plante dans la sensibilité des auditeurs captifs.


Et puis la pedal-steel vient lier le tout. Contre-chant, véritable souffle intérieur, elle pose la syntaxe, la grammaire et l’orthographe du malheur. Sucrée au premier abord, elle sait se transformer en gémissements plaintifs et acides. Les possibilités du haut du manche vont être exploitées jusqu’à la corde, tous comme les trémolos. Le fiddle existe toujours aujourd’hui dans cet idiome, après plus d’un siècle de pratique dans la musique enregistrée, avec son lot de gimmicks et de figures de styles tellement standardisés que l’amateur sait ce qu’il va entendre avant même le début du morceau ! Toute cette mise en place élaborée sur des décennies donne le cadre prédestiné aux récits que nous allons désormais échantillonner.

Entamons avec le lot commun des esseulés, des laids, des timides, des malchanceux qui n’ont pas su trouver l’être aimé. George Jones ouvre le bal tragique avec la confession secrète de celui qui s’est consumé en vain, jamais remarqué, jamais compris, piégé dans le rôle, ô combien banal, du vieux copain. La puissance de la chose est accrue par le destin déjà tracé : le soupirant sait que seule la mort effacera son mal.

Point donc de salut pour l’imbécile qui se focalise sur une inaccessible et froide “meilleure amie”. Mais que dire alors de celui qui a entamé son ascension sous les meilleurs auspices pour ensuite se faire larguer au profit d’un autre ? Situation initiale stable, élément perturbateur, espoir naissant, coup de poignard, c’est calibré avec un ravissant classicisme littéraire, mais avec de la steel et un fiddle aux petits oignons.
https://www.youtube.com/watch?v=kVLwlRH5duA&list=RDkVLwlRH5duA&start_radio=1
 

Dans sa quête inlassable de ce qui va mal tourner, le Honky tonk ne pouvait pas passer à coté de l’institution maritale. En bonne victime s’épanchant sur son malheur, le chanteur immergé dans la cérémonie pose comme une évidence le cadre attendu pour une tragédie qui, si elle est muette, ne manquera pas de provoquer compassion et identification chez l’auditeur.
Hank Williams Sr, en matière de conjugalité contrariée, vécut des années de souffrance auprès d’Audrey avant d’épouser, à la veille de sa mort, la fascinante Billie Jean qui sera veuve deux fois de suite de chanteurs célèbres. (Elle épousa Johnny Horton, peu de temps après le décès de Hank Williams). Il livre en 1949, pour l’éternité, un jalon du genre. Invité par celle qui devrait être sienne aux noces d’icelle avec un autre, le narrateur voit tous ses rêves s’effondrer, et on devine que cette noce est une très mauvaise surprise !

Cette image surpuissante d’un destin contrarié fut reprise avec talent par Jerry Lee Lewis et Del Reeves dans les années 60. Les fidèles de nos articles thématiques verront poindre le lien naturel avec notre production dédiée à l’alcoolisme, un pendant quasi obligatoire à ce type de situation, sans issue autre que l’autodestruction sur laquelle nous reviendrons.

Une petite pépite de perversité et de dilemme absolu surgit au milieu de l’album, pourtant marqué dans sa production par une certaine sophistication lorgnant vers le crooning urbain, la littérature folk, avec un Big band à l’appui sur un album de Lyle Lovett sorti en 1986. Lyle sait exactement dans quelle filiation il s’inscrit avec ce titre, une orchestration on ne peut plus proche des Ray Price ou des George Jones de la grande époque, à savoir les années 60. Un triangle de misère et de trahison, où la déception le dispute à l’amertume. Tu aimes le dépit et les situations inextricables ? Tu es ici chez toi !

Conway Twitty (Harold Jenkins pour l’état civil), débuta comme chanteur de rockabilly, avec un beau potentiel vocal presleyen, avant de bifurquer vers le Nashville sound le plus chargé en glucose. Il reste connu pour des duos à succès avec Loretta Lynn. Leur relation resta strictement amicale et professionnelle, en dépit de toutes les horreurs étalées dans leur répertoire commun. Décédé précocement en 1993 à 59 ans, Conway incarnait un stéréotype qu’il était de bon ton de mépriser dans les années 70-80 quand on faisait partie de générations plus jeunes. Celui du daron en crise de la quarantaine puis de la cinquantaine : bariolé dans des nudies colorés à la bombe de peinture, coiffé par une version décadente de la banane fifties, avec force gel et laque, empesé par les kilos ! Difficile de croire à cette image de crooner tourmenté construites sur trois décennies. Pourtant, à l’instar des duos Tammy Wynette & George Jones, Porter Wagoner & Dolly Parton, Carl & Pearl Butler, il reflétait à merveille les états d’âmes de son auditoire.

Conway Twitty pousse le bouchon encore un peu plus loin avec Linda On My Mind, une confession à cœur ouvert du gars qui se retrouve inextricablement le cul entre deux chaises. Certes, Racine a posé dans la littérature française du XVIIème siècle la forme classique de la tragédie, avec destin fatal, dilemme insurmontable, expression en alexandrins de longs brames d’êtres d’exception rongés par la culpabilité. Toutefois, le père Twitty ne se défend pas mal dans cette évocation des tourments silencieux. Ainsi est dépeint un être fragile, jouet de ses pulsions et de ses passions.

Difficile de choisir dans la pléthore de productions qui traitent de la rupture. Une fois de plus Conway Twitty expose avec brio un splendide panaché de culpabilité assorti de nostalgie. Trop jeune, trop con, trop tard. John Hughey, le pedal steel guitariste, en fait de trop dès son introduction. Nous ne pouvons que nous en féliciter.

https://www.youtube.com/watch?v=cBbDQCcpb5M&list=RDcBbDQCcpb5M&start_radio=1
Nous proposons de clôturer la trilogie Twittienne avec une évocation amère de l’adultère. Tout y est : regret, amour perdu au carré, tentative vaine de ne pas prolonger le supplice. C’est sans issue.

Lorsque le protagoniste échappe à la solitude, à la trahison au profit d’un autre, ou à l’indifférence, la suite ne devrait être que vallée de roses et tendresse. Il n’en est rien : Claude Gray pose avec un cynisme désabusé l’erreur de casting. Le narrateur sait plaire et séduire. Mais le résultat est aussi catastrophique que le râteau fatal qui frappe ses congénères piégés dans la solitude. On remarquera que l’universalité du thème permet à la chanson d’être reprise sur au moins cinq décennies par des pointures du motif ! En 1966 on est en droit de s’interroger sur ce qui définit la “good girl” et la mauvaise. La conformiste ménagère pré-1968 est-elle meilleure que la créature émancipée ou toxique ? Nous laissons à des sensibilités plus déconstruites le soin de gérer cette contradiction à la source du mal qui ronge l’interprète.

Nous savons désormais que l’amour produit de la souffrance par son absence, et par sa présence. Il est temps de contempler l’état de ceux qui en déplorent la perte. Là non plus, nous n’allons pas faire dans la demi-mesure. Dans ce registre nous ne pouvons que répéter l’indispensable consultation des œuvres de George Jones et Johnny Paycheck des années 60, où un point culminant semble avoir été atteint. La rupture et les affres qui résultent de l’impossible cicatrisation donnent à voir des êtres cabossés sur la pente fatale. Incapables de sortir du trauma.

Un motif récurrent souvent traité est celui de la peine cachée, de la tentative naturellement vaine de faire bonne figure. Peine perdue ! Norma Jean illustre une variante digne et sacrificielle. La défaite, le remplacement sont actés, sans espoir. Une version plus rare existe interprétée par Bob Morris, bassiste de Buck Owens.

Certes, la perte de la femme aimée est cause de tous les malheurs, mais on peut encore pousser le curseur en associant celle de l’enfant né de cet amour perdu. La chanson use et abuse de figures larmoyantes : le père qui tombe par hasard sur madame et le petit, le tout lors de l’achat avorté d’un chiot (!). Une surdétermination étrangement déstabilisée par une inquiétante et ambivalente référence au passé criminel ou délictueux du narrateur. Il n’y a plus rien à quoi se raccrocher.
Je confesse ici une fascination personnelle pour la version de Pat Patterson, militaire au physique improbable qui se fit plaisir en enregistrant une série de titres sans succès commercial consécutif et redécouvert par l’excellent blog radio “If that aint country”.

https://www.youtube.com/watch?v=sBpsFNSsKLs


Si la cohorte des petits êtres fragiles, qui ont enregistré du Honky tonk et quelques perles languissantes de Nashville sound tardif décadent, forme le gros des troupes en peine de cœur, nous ne remplirions pas honnêtement notre rôle pédagogique et illustratif sans conclure par trois pépites de méchanceté revancharde.
La première est un rockabilly exceptionnel qui annonce avec trois décennies le punk rock avec un fabuleux break de guitare de Link Wray. La deuxième, un joyau extrait de la poignée mythologique des premières sessions Sun de Johnny Cash, la troisième aurait pu mettre Sandrine Rousseau en coma dépassé. Heureusement pour elle, il y a peu de chance que les œuvres de Waylon Jennings accèdent un jour à sa playlist.
Il ne suffit pas aux interprètes de conter leur malheur : celui-ci réclame vengeance et réparation. On notera toutefois que dans le genre musical qu’est la Country Music, trop souvent perçu comme machiste et superficiel, les “fluctuations de la fesse et du cœur » (comme disait Michel Audiard), expriment en grande majorité une extrême sensibilité, une fragilité assumée que nous trouvons aussi à ce niveau lacrymal sans filtre dans la littérature française du XVIIIème siècle. 
https://www.youtube.com/watch?v=1ifbU-sR_go&list=RD1ifbU-sR_go&start_radio=1

https://www.youtube.com/watch?v=HXCuoYs0MSM

La conclusion impossible de ce parcours thématique sera laissée au “gentil géant” Don Williams, admirable artiste qui sut, dans les années 70, concilier succès commercial et production d’une forme très personnelle de Country Music, conjuguant les arrangements disco avec tout l’héritage dans des albums fignolés avec une grande finesse. Plaisant aussi bien aux hippies qu’aux rednecks, adulé par Eric Clapton, qui le reconnaissait comme son chanteur préféré, il connut avec ce titre une belle brèche dans les classements pop sans renier son identité.

Nous souhaitons proposer à nos lecteurs une piste de réflexion pour conclure sur cette thématique. Dans les années 40 et 50, si les affres de la passion, comme à toutes les époques, sont bien présents, ils sont concurrencés et bridés par d’autres préoccupations collectives. La misère consécutive à la crise de 1929, les guerres traitées dans un précédent article, et un puritanisme qui limite l’expression, sauf pour les régions où le Western Swing fait fi des conventions dès les années 30. Le Rockabilly se construit sur la jouissance et l’urgence juvénile de vivre le moment présent. Et c’est probablement cette génération adolescente, à la fin de la seconde guerre mondiale, celle qui lance la consommation massive de 45 tours et de divertissements industriels, qui, en vieillissant, va trouver dans l’obsession des années 60-80 pour les vicissitudes sentimentales dépeintes par la Country Music, le reflet de ses expériences de vie et crises intimes. La crise de la quarantaine se rit des festivités des teenagers, et réciproquement. Dans cette optique, les alternatives que furent le Country rock et le Rock sudiste, bien plus que le mouvement Outlaw, proposaient d’autres sensibilités aux plus jeunes. Fin 80, début 90, le néotraditionalisme va rebattre les cartes pour réactiver ces thèmes, avec naturellement l’émergence parallèle de nouvelles alternatives, Nashpop, Americana, Punktry… © Eric Allart. Août 2025

Procès, justice et sentences dans la Country Music

par Eric Allart

A la suite de notre production sur les forces de l’ordre, il était logique d’explorer le thème de l’application de la loi. Thermomètre des passions et du quotidien, la Country music depuis ses origines est le reflet du rapport des citoyens états-uniens à leur justice. Alors qu’elle est trop souvent dépeinte comme l’expression moralisante et réactionnaire des pans les plus conservateurs de la société, on découvre, dans l’échantillonnage présenté, un rapport beaucoup plus ambivalent. Si le mal et le bien sont encore à peu près bien définis, la violence et l’obsession de la chute inhérentes à cette culture protestante fait l’objet de critiques virulentes, ou à défaut d’idéologie clairement définie, et transparait une profonde humanité.

Repris de justice, mais stars !
Si le rap et dans une moindre mesure le rock des origines aiment jouer avec des incarnations de « bad boys » réels ou simulés, force est de constater que les noms les plus fameux de notre genre brillent dans le monde réel par le tableau baroque qu’ils offrent des condamnations et crimes commis. Depuis les broutilles vénielles jusqu’au féminicide assorti de tortures…
Le romancier Kinky Friedman a usé et abusé de la figure d’un Willie Nelson adepte de la marijuana bien avant sa légalisation. Les conduites addictives, terreau d’inspiration commun au blues et au honky tonk, ont déjà été parcourues dans nos écrits, avec naturellement la place centrale de l’alcoolisme. Ont été souvent arrêtés Hank Williams Sr, dont existe une triste photo torse nu et cachexique en cellule, Jerry Lee Lewis, Johnny Cash, Carl Perkins, etc. Sur Youtube, on peut voir George Jones, filmé alors qu’il se faisait embarquer par une patrouille en imitant l’accent de Donald Duck : https://www.youtube.com/watch?v=kRmG2F2uEjw

Publication musicale (Jimmie Rodgers) & arrestation de Hank Williams

Le 26 mai 1982 à Franklin, au Tennessee, George Jones est repéré sur l’Interstate 65, au sud de Brentwood, après que la police routière du Tennessee eut pris en chasse sa Cadillac grise de 1982 dans le sud de Nashville, zigzaguant vers le comté de Williamson. Une bouteille de whisky à moitié vide partageant la voiture avec la légende. Cette dernière était naturellement dépourvue d’immatriculation, à l’exception d’une plaque en carton manuscrite sur laquelle était inscrit « Possum 3 » ! L’agent Tommy Campsey relate qu’il a eu à faire à un type trop ivre pour chercher à fuir, mais assez agité pour donner un coup de pied à l’aine du cadreur de télévision qui filmait l’événement. Jones fut détenu à la prison du comté de Williamson en attendant le versement d’une caution de 500 dollars. L’agent a expliqué que Jones « s’est déchaîné un moment, puis a ri un peu » avant de finalement se calmer. Il avait déjà eu des ennuis judiciaires dans le Mississippi, où il avait été arrêté pour conduite sous influence de la cocaïne et possession de cocaïne. Il avait ensuite accidenté sa voiture en rentrant chez lui à Muscle Shoals, en Alabama, et avait été hospitalisé à Birmingham le lendemain, le 29 mars de cette même année. Soigné pour alcoolisme et toxicomanie à l’hôpital de Birmingham, il avait repris ses mauvaises habitudes dès sa sortie.

Arrestations de George Jones et de Johnny Paycheck

Johnny Paycheck, familier de Jones pour lequel il joua de la basse et de la steel avant de se lancer dans une carrière solo au milieu des années 60, présentait lui aussi un bulletin scolaire gratiné. En 1956, alors qu’il sert dans la Navy, il se retrouve en cour martiale pour avoir fracturé le crâne d’un officier. Evadé deux fois, il écope d’une peine de 18 ans à la prison navale de Portsmouth (USA) avant de voir sa peine réduite à la suite d’un appel fructueux et sort en 1959.
En 1981, il est de nouveau arrêté, soupçonné de viol sur une gamine de 12 ans dans le Wyoming, mais est défendu par ses musiciens qui témoignent des diffamations intéressées qu’il subit du fait de sa notoriété. Il est relâché et continue ses tournées jusqu’en 1982 où la victime refuse de témoigner. Un arrangement est trouvé avec la famille et l’affaire n’ira pas jusqu’au procès. En décembre 1985, il est condamné à 7 ans de prison pour avoir tiré une balle dans la tête d’un homme au North Hill Lounge à Hillsboro dans l’Ohio. Plaidant l’autodéfense, il refuse la sentence jusqu’à son incarcération en 1989. Il passe 22 mois en cellule avant d’être gracié par le gouverneur Richard Celeste. Un traitement de faveur qui évoque étrangement le cas de Spade Cooley (cf plus loin). Même sans développer les ennuis consécutifs à sa banqueroute en 1990, force est de constater chez Paycheck un parcours chaotique et violent, parcours que l’on observe fréquemment chez ces adolescents issus du peuple, fracassés dans leur éthique et leurs barrières morales par le sentiment de toute puissance que leur apporte la gloire et la fortune. Johnny Paycheck le disait sans ambages : “To me, an outlaw is a man that did things his own way, whether you liked him or not. I did things my own way.” (Pour moi, un hors-la-loi est un homme qui fait les choses à sa façon, que vous l’appréciez ou pas. J’ai fait les choses selon mon idée).

Johnny Cash à St Quentin et avec Glen Sherley. Vin Bruce

Autres fléaux, les stimulants et drogues diverses, qui menèrent Johnny Cash en garde à vue. Il ne fut jamais incarcéré mais il se composa une image d’outlaw et de rebelle, issue de sa fascination pour les marges et les « convicts ». On ne compose pas Folsom Prison Blues par hasard.
Dans la rubrique Droit commun on se souvient de la jeunesse délinquante de Merle Haggard, évadé 17 fois des différents centres de redressement pour adolescents où il avait été placé, qui le 1er janvier 1958 est dans le public captif du pénitencier de Saint Quentin à applaudir Johnny Cash ! Cash prenant un malin plaisir à gagner le public électrisé en parodiant l’attitude d’un des gardiens. En ce qui concerne l’Homme en Noir et ses rapports complexes à la Justice, nous pouvons que citer l’exceptionnel numéro hors-série du Cri du Coyote, que l’on complétera avec le beau reportage diffusé sur Arte où est explorée la relation ambivalente entretenue par la star avec l’instable Glenn Sherley dont il fut mentor et modèle.

Mais la palme de l’atroce revient au fiddler et chef d’orchestre Spade Cooley, qui fut dans les années 40 le principal concurrent de Bob Wills. Personnage complexe, au succès météoritique, qui, atteint de jalousie maladive, suspecta son épouse Ella Mae Cooley d’une relation adultérine et totalement fantasmée avec le cowboy chantant Roy Rogers. Un soir de folie et d’ivresse de 1961, Cooley ligota sa femme, la taillada et la tabassa à mort sous les yeux de leur fille, lui infligeant aussi des brulures de cigarettes avant de l’achever à coup de bottes dans l’estomac.
C’est le grand chanteur de western swing Hank Penny, intime du couple, qui fut le premier informé du crime épouvantable par Cooley lui-même au téléphone, quelques minutes après le massacre.

Spade Cooley. Pub pour son orchestre féminin : 24 « beautés » (!)

Le procès qui s’ensuivit reste un exemple de justice à deux vitesses. La gloire, la popularité, les témoins permirent à Cooley d’échapper à la chaise électrique. Mieux encore, des conditions de détention privilégiées, l’ont même autorisé à faire de la musique ! Cerise sur le gâteau : il bénéficia de la grâce du gouverneur de Californie fraichement élu, Ronald Reagan, après 5 ans de taule.
Aux lecteurs anglophones nous conseillons l’écoute du formidable blog de Tyler Mahan Coe (le fils de David Allan Coe) intitulé Cocaïne and rhinestones, véritable mine d’informations et d’anecdotes sur le genre et les artistes. Un épisode est consacré à cette sordide affaire :
https://cocaineandrhinestones.com/spade-cooley-murder-ballad

Une gradation dans la délinquance
Une fois n’est pas coutume, nous commencerons avec la superbe valse cajun de Iry Lejeune (1928-1955) reprise avec talent par Vin Bruce (1932-2018), crooner injustement sous-estimé, qui fut le représentant francophone le plus convainquant dans l’hybridation avec le Nashville sound des années 60. Le lecteur de l’ouest de la France se sentira chez lui avec la forme oralisée « je m’en vas », et surtout l’acception normande de « barré« , qui signifie ici enfermé.
Le point de vue est celui du condamné, en plein examen de conscience. Si le crime reste inconnu, la douleur est crue, et l’on n’ose imaginer en effet quel destin attend celui qui devra supporter le système des peines cumulatives en vigueur aux Etats Unis. La version initiale induit une trahison et un faux témoignage, absents de celle de Vin Bruce. Nous n’avons pas réussi à dater précisément la prise, peut être en 1948.

La valse des 99 ans. Vin Bruce (1979) :
Oh, moi je m’en vas, condamné pour 99 ans, J’aurais pas du d’être comme ça, c’est de ma faute, Moi j’m’en vas pour tout le temps.
Condamné pour la vie, barré dans une chambre aussi noire
Si jamais que tu te marries, oublie moi et pense plus à moi
Oh, moi je m’en vas, condamné pour 99 ans, J’aurais pas du d’être comme ça, c’est de ma faute, Je vais passer mes années dans la prison.

Poursuivons avec le lot commun de la justice, celui des divorces, qui, s’il n’est pas des plus spectaculaires, permet ici de saisir une larmoyante affaire de manipulation par une épouse revancharde, du moins c’est ce que prétend le narrateur. La Country Music entre ici dans la modernité : un argument psychologique, une véritable exhibition de l’intime, et une belle posture victimaire d’homme trahi, bafoué, humilié. Un tableau bien sombre peu audible en ces temps contemporains où la victime est très majoritairement une femme ! Il aurait été intéressant de connaitre l’éventuelle réponse féminine qui nous aurait peut-être éclairés, avec du concret,sur quels comportements toxiques repose la cruauté mentale ici alléguée.

Issue du Western swing d’après guerre, devenue un standard du Blues et du Rock, Cocaïne Blues livre un récit cru, excessif, proprement violent et immoral, où l’on peut percevoir une ambivalence morale très nette et assez étonnante pour son époque de création. Narration à la première personne d’un meurtrier toxicomane, qui tente de se sauver par une morale plaquée à la fin de la chanson de façon plutôt artificielle, rien n’y fait : c’est une véritable apologie du crime qui est ici déroulée sous nos yeux avec jubilation. J’y vois du proto punk. En 1947.
Johnny Cash s’empara avec gourmandise de la chanson en 1968 lors de son concert à la prison de Folsom. Il y remplaça « San Quentin » par « Folsom », et l’enregistrement fut distribué par Columbia en 1968. Cette scène est reprise dans Walk The Line le biopic de James Mangold de 2005 où Joaquin Phoenix incarne un Cash tout en provocation malsaine.

Plus rares sont les textes faisant directement allusion au personnel judiciaire. En 1949 Woody Guthrie se paye un avocat adultère. L’expression est trompeuse, attestée depuis 1733, elle ne désigne pas seulement une ville mais plutôt un avocat exceptionnellement doué, aussi pointu dans sa connaissance du droit que par ses talents rhétoriques. Deux qualités qui ne l’empêchent pas de prendre un risque dont l’issue lui sera fatale, par présomption et arrogance. Deux défauts qui devaient réjouir l’auditoire populaire de Woody Guthrie dans une lecture de lutte des classes assez explicite.

Et maintenant on est en taule.
Enfer sur terre, lieu du bilan et des regrets, le bagne et la prison fournissent un cadre propice à l’introspection et à la dramatisation. On trouve aussi bien des chansons relatant l’expérience d’un point de vue externe que par la focalisation interne, c’est-à-dire que c’est le détenu qui raconte son histoire. Nous voyons que si la prison porte naturellement à la dépression et au désespoir, au fil des époques, elle a aussi été le cadre d’autres propos : un cadre de révolte pour la première génération du rockabilly et de la frustration adolescente des sixties.
Les années 30, avec l’abrogation de la prohibition et la sortie très progressive de la grande crise de 1929, offrent une image relativisée du condamné dans le succès de Jimmie Rodgers repris au cours des décennies dans à peu près tous les styles. On y décèle l’écho et la connivence avec une population assumant son goût pour l’alcool et le jeu autant que pour les arnaques ordinaires.

Un vieux standard illustre à merveille la condition du « convict » soumis au travail forcé. Compacte, réaliste, sans fioriture. Elle fonctionne aussi bien en format Bluegrass qu’en Rockabilly. Elle livre un lien avec un autre standard, John Henry, chanson dédiée à un homme qui se tue au travail sur son marteau piqueur.

Diamant noir existentiel, enregistré sous une canicule étouffante, Lonesome Whistle reste un chef d’œuvre absolu existentiel. Rythme lent, atmosphère pesante, effets de bruitage imitant le sifflet sur Lonesome, cette œuvre cardinale d’Hank Williams hanta le jeune Johnny Cash qui y trouva le motif à l’origine de Folsom Prison Blues. Nous ne traiterons pas ici du tube de l’homme en noir, nous renvoyons nos lecteurs aux archives du Cri du Coyote et au numéro spécial précité.
Cependant, il nous parait intéressant de mettre l’accent sur un titre moins connu, original dans sa forme dans la mesure où le détenu n’exprime pas de la peine, mais surtout une haine vindicative contre un système jugé inhumain. San Quentin, où Cash ne fut jamais incarcéré, mais où il donna des concerts mémorables.

Autre rébellion contre l’enfermement, le succès rockabilly de Wanda Jackson que l’on peut mettre en parallèle avec l’imagerie transgressive véhiculée par Elvis Presley dans le film Jailhouse Rock et la chanson éponyme qui le porte. Toute cette transgression ne fait plus peur : elle met en scène, dans un spectacle codifié et référencé, toute la mythologie déjà chantée depuis des décennies.
Si la version originale de Rythm and Blues de 1954 s’inspire de faits réels, avec Wanda Jackson, nous nous retrouvons dans un cadre exclusivement féminin. Pour l’adolescent en rupture de repères, la prison, le bagne, ne sont plus un enfer, mais le cadre rigide d’un contexte existentiel qu’il s’agit de subvertir. Le motif est le grand truc des années 50-60 : rien ne peut s’opposer à la pulsion vitale de la jeunesse ! Car on trouve aussi à la fin de la chanson une allusion clairement sexuelle, avec cette image curieuse de gardiens menacés par des détenues en manque ….
La commercialisation du rockabilly mais surtout du rock and roll naissant va user et abuser de ce stéréotype de la jeunesse délinquante.

Marty Robbins, Wanda Jackson

Enfin, quelques chansons parlent de la prison mais d’un point de vue externe : celui de l’être aimé qui se languit, prêt à tout pour ne serait-ce qu’entretenir un lien ténu avec l’incarcéré. Car on souffre des deux cotés du mur ! La version de Pierce est un régal de hillbilly tardif, avec twin fiddles rugueux, gros slap de contrebasse. Celle de Mel Tllis, qui jouait déjà de la guitare rythmique sur l’originale possède en plus un joli parfum rockabilly plus épuré. Une version plus tardive (probablement de la fin des années 60) accompagnée par les Wagonmasters existe également sur Youtube extraite du Porter Wagoner show.

Comment ne pas inclure dans cette exploration de la misère humaine cette perle mélodramatique où la vraisemblance le cède au larmoyant : les vieilles mères sont prêtes elles aussi à tout pour sauver leur progéniture :

Eddie Noack, Roy Hogsed

La peine de mort reste une tragédie
Si l’enfermement n’est pas spécialement une perspective folichonne, la peine de mort ajoute un cran dans la dramaturgie et l’horreur sincère exprimée par les artistes Country qui y font allusion. Pendaison, chaise électrique, la peine capitale est encore en vigueur dans de nombreux Etats. Avec un triste record pour le Texas. Il serait erroné de voir dans la production Country une apologie du fait, c’est même totalement le contraire. Voici un Marty Robbins, pourtant connu pour des positions politiques réactionnaires, qui en 1971 immerge ses auditeurs dans la peau de celui qui est exécuté :

Il est coutumier, chez les amateurs, de rabâcher que la Country music contemporaine, perdue dans le futile et la surcommercialisation, n’aurait plus grand-chose de solide à proposer. Il est temps de ressortir la bombe existentielle que constitue la dernière chanson écrite par Johnny Cash, quatre jours avant sa mort. Objet unique, extrême, d’une puissance dévastatrice rare. Et probable point culminant de cet article. La chanson fut reprise avec talent par Marty Stuart sur son indispensable album concept de 2010 Ghost Train.

Le genre n’a jamais eu peur de l’hyperbole et il est tout naturel que le thème soit exploré au-delà du raisonnable. Après le procès, la prison et la peine capitale, voici qu’après les dernières paroles des condamnés, on fait parler les morts, fantômes qui hantent encore longtemps les âmes et les souvenirs. Naturellement, brillent dans ce registre deux princes de la déglingue et du mal-être, tous les deux ayant d’ailleurs fait des séjours derrière les barreaux. Nous avons parlé de George Jones, ouvrons aussi désormais la cellule à Lefty Frizzell, embringué dans une relation inappropriée avec une admiratrice mineure qui lui couta probablement sa carrière et précipita son penchant alcoolique.

Jimmie Skinner & Rusty York (banjo) Lightning Chance (basse) Opry, 1957. Kinky Friedman & Willie Nelson (Spicewood, Texas, 2006)

The Long Black Veil est une fresque fantastique qui, à la suite de sa création par Lefty Frizzell, fut reprise par des gens aussi différents que Joan Baez, les Country gentlemen, Bruce Springsteen, The Band, Dave Matthews, Johnny Cash, U2.
Il semble que le motif a été inspiré par la présence récurrente d’une mystérieuse veuve en noir sur la tombe du sex symbol hollywoodien précoce du cinéma muet Rudolph Valentino.
Je défie quiconque de nous trouver un récit qui cumule plus de tragédies que ce grand classique !

Nous concluons cette sélection avec deux titres proches qui traient de l’après-prison. La parenté des thèmes est évidente.

Le bilan globalement négatif.
Les amateurs de honky tonk savent la richesse des textes des chansons d’Eddie Noack. Journaliste autant que chanteur, Noack nous donne une belle conclusion ouverte sur l’après-prison. La réinsertion sociale problématique des ex-détenus est ici traitée avec sobriété de façon magistrale, et évoque dans le domaine cinématographique le film Les évadés avec Tom Hanks. L’homme est à jamais marqué par son uniforme de détenu, victime des préjugés d’une société soupçonneuse qui ne laisse pas de seconde chance à celui qui a purgé sa peine. Le constat est aussi triste qu’accablant avec ces « Rayures invisibles »

Nous avons déjà évoqué la jeunesse tourmentée de Merle Haggard, enfermé à Bakersfield pour une tentative ratée de vol puis transféré à San Quentin après une tentative d’évasion en 1958 avant d’être relâché en 1960. L’expérience carcérale irrigue toute son œuvre. Que ce soit par l’échec de l’éducation reçue (Mama Tried) ou la condition romantique de l’évadé (Lonesome Fugitive) en 1967. Le début de sa carrière est
donc inspiré et marqué par sa propre vie, avec le risque d’être stigmatisé comme le chante Eddie Noack. Il n’en fut rien, à l’instar de Spade Cooley, pour des délits naturellement d’une autre nature : il est gracié par Ronald Reagan, gouverneur de Californie, en 1971. Branded Man est une autre pierre ajoutée à l’édifice de la stigmatisation.

Merle Haggard & Ronald Reagan

© Eric Allart

La Folk Music Américaine

Régis Meyran

Compte rendu de lecture : Jacques Brémond

Le sous-titre (De la contre-culture à l’entertainment) donne la direction historique générale de cet ouvrage. Il s’agit d’illustrer l’évolution d’une forme de patrimoine (folklore musical composite d’une groupe humain spécifique, qualifié de folk) utilisé comme élément de contestation sociale. Ainsi la musique est grandement considérée comme l’incarnation sonore d’un message politique, sans oublier l’aspect commercial en devenir au cours du XXème siècle : nous sommes au pays du show-business (USA).


D’emblée il faut corriger l’idée que la (le?) folk est seulement liée aux années 1960. Car le creuset musical américain est vaste et a une longue histoire : les ethnologues ont analysé les expressions musicales des campagnes (noires et blanches) puis des artistes liés aux syndicalistes (anarchistes, communistes, etc.) et enfin de la convergence entre le « petit peuple des pauvres » et les intellectuels des villes et des universités. Tout cela a brodé une histoire dont l’auteur nous indique les étapes essentielles. Cette anthropologie s’appuie sur une longue série de collectes puis dans la prolifération des enregistrements.

Le creuset initial est évidemment celui des Amérindiens et des populations diverses importées et/ ou immigrées sur le continent (colonisation et commerce des esclaves africains) qui fondent une expression fortement liée aux réalités sociales . Ainsi s’expriment les échos des champs de travail, des usines, avec peu à peu la création de la syndicalisation et des associations de défense des droits et les partis politiques. L’auteur évoque longuement le rôle institutionnel (ex. le Smithsonian Institute) celui des pionniers (comme John et Alan Lomax) puis la définition progressive des genres parallèles (blues essentiel et fondamental, country, etc.) avec des analyses précises et argumentées (ex : Leadbelly ou la chanson John Henry).

Leadbelly

Régis Meyran étant aussi anthropologue, il définit un champ de recherche spécifique et le cœur du livre s’attache à l’importance des musiques noires (un chapitre est même consacré à la contestation en rapport avec l’engagement politique). L’analyse est particulièrement pertinente sur la convergence du christianisme et des traditions issues d’Afrique. Ainsi ces pratiques ont-elles une valeur « infrapolitique » nous dit l’auteur : « ce domaine caché » du discours et des pratiques des classes subalternes, qui permet de décrire l’activité des personnes à mi-chemin entre la passivité et la révolte, pratiquement un ensemble de « résistances dissimulées, discrètes ou déguisées », telles qu’un conte populaire de vengeance, un rituel de carnaval, une assemblée informelle de voisins… c’est-à-dire des pratiques annonciatrices de l’acte politique visible et public » (p 41).
Dès les années 1920, les enregistrements permettent de témoigner d’une identité spécifique, d’une affirmation culturelle et bien sûr d’une diffusion par les radios et le disque. Peu à peu sont évoqués des moments “charnières”, du mélange des genres (jazz/ blues/ swing) du rôle du parti communiste, de certains musicologues, comme l’oublié mais important Lawrence Gellert.

Régis Meyran – Lawrence Gellert – John et Alan Lomax

Paradoxalement, du moins en apparence, c’est le substrat d’un renouveau du folk (folk revival) qui donne naissance à une redéfinition des éléments fondamentaux dès l’après-guerre. Deux moments sont distingués par l’auteur :

  • Les années 1940-53, où, globalement, l’activisme politique est soutenu par des chansons de militants, symbolisées par la figure de Pete Seeger. Une expression revendicatrice multiple, qui englobe souvent plusieurs thèmes : la défense des travailleurs, les droits civiques (les années 50 auront beaucoup de peine à aboutir à la fin de la ségrégation raciale) et une proclamation générale faisant appel à la liberté, un des principes fondamentaux de la constitution américaine.
    Puis, en miroir au contexte de la guerre froide et du maccarthysme, la jeunesse prend le relais des grands ainés (Woodie Guthrie) et petit à petit, l’affirmation des luttes sera convergente aussi bien pour les minorités pauvres que les universitaires des villes, avec enfin la lutte contre la guerre qui culminera à l’époque du Vietnam.
  • Les années 1959-65, beaucoup plus « médiatiques » et qui perdent majoritairement leur sens politique revendicatif, même si une persistance de certains artistes met en valeur les « protest songs ». A côté des stars Bob Dylan, Joan Baez, des orientations intellectuelles (le magazine Sing Out face à la guerre au Vietnam) et d’un immense développement du « divertissement » (avec les festivals), l’auteur insiste sur des figures moins connues chez nous, mais qui portent haut le flambeau de leur engagement. Ainsi sont précisés les rôles de Karen Dalton, Izzy Young, Dave Van Ronk, Barbara Dane (la plus injustement oubliée ?) ou encore Phil Ochs. Bientôt cette « mode du folk » se manifesta aussi en Europe et un peu partout par les tournées et festivals de plus en plus grands (et consensuels).
Barbara Dane – Dave Van Ronk – Izzy Young – Karen Dalton – Phil Ochs

Régis Meyran arrive à un constat qui est présenté (presque) comme un regret, l’abandon d’une forme d’authenticité. Le succès et l’existence des « stars » obligent à une forme de dérive selon l’auteur : « un artiste financé par une grande maison de disques, en tant qu’individualité et marchandise, pouvait difficilement concilier une carrière artistique avec un engagement véritablement militant, sans parler de son manque de disponibilité temporelle. Enfin, la vague rock touchait un public bien plus large que le petit monde de la folk. Tout cela contribua à la dépolitisation en même temps qu’elle s’électrifiait pour s’inscrire dans le grand courant du rock, dont les thèmes de prédilection avaient plus à voir avec l’amour ou les effets psychédéliques de la drogue qu’avec la lutte sociale. » (p 111-112)
Tout au long de son récit, il évite la fausse objectivité et assume son affirmation sous-jacente de convictions personnelles : antiracisme, souci de démocratie, etc. C’est pourquoi il est d’autant plus sensible quand il constate l’abandon de l’aspect globalement « politique » au bénéfice actuel d’une exploitation commerciale. Cet aspect propose plusieurs centres d’intérêt : il revisite l’histoire avec le choix d’éléments souvent moins connus chez nous, et incite le lecteur à se poser bien des questions sur les clichés souvent dominants dans les médias (radios, télévisions, et maintenant sites Web).
Si l’on accepte ce parti pris qui évite heureusement l’anti-américanisme d’une certaine époque chez nous, on profite en fait du rétablissement d’une vérité historique appropriée, cette lecture étant alors propice à une vivifiante émulation. On ne redira jamais assez l’importance des musiques “ethniques”, amérindiennes et surtout noires, dont l’influence sur tous les “genres nord-américains” est fondamentale jusqu’aux dérivées issues des mêmes traditions (country, gospel, jazz, swing, etc. la liste est presque sans fin).
Par ses aspects érudits sur des faits et des personnes souvent mal connus, par les références à des ouvrages conséquents (dont ceux de l’ami Gérard Herzhaft) et par cette lente démonstration fort bien argumentée, ce livre est un bon moyen de revoir notre histoire commune, ou simplement d’en apprendre les grands axes, dans laquelle l’influence de cette “folk music” n’a pas fini de porter ses fruits sur une bonne partie de notre univers sonore.
© (Jacques Brémond) Ed. Le Mot et le Reste (144 pages, 17 €)

Note de l’éditeur : Régis Meyran est journaliste (Alternatives Economiques, Sciences Humaines, Le Courrier de l’Unesco) et anthropologue associé à l’Ecole pratique des hautes études. Auteur d’études et d’ouvrages sur les question de racisme des d’identité, il anime avec Michel Wieviorka et Philippe Portier la plateforme internationale sur le racisme et l’antisémitisme