Les chiens dans la Country-Music

“Chérie, laisse-moi être ton chien salé”

Un genre musical enraciné dans la ruralité ne saurait ignorer le meilleur ami de l’homme. C’est ainsi que je vous invite à parcourir, avec ou sans laisse, les empreintes de la présence de nos amis à quatre pattes dans quelques évolutions de la Country Music.

Un compagnon et un instrument de travail
La figure de l’animal domestique, objet d’affection dans les sociétés riches et contemporaines, ne doit pas faire oublier des réalités plus prosaïques : le chien est aussi un outil, employé pour ses qualités physiques et ses sens supérieurs aux capacités humaines. Gardien du foyer, pisteur, chasseur, il ne se contente pas du gibier comestible, dans les sociétés sudistes marquées par un système répressif violent. Il est longtemps, après la fin de l’esclavage, l’auxiliaire des gardes des pénitenciers. C’est ainsi qu’un standard innocent actuel du Bluegrass et du Hillbilly, popularisé par Grandpa Jones, se révèle, dans une version antérieure, porteur d’une mise en scène bien moins reluisante. Une fois encore, la chanson appartient simultanément autant au répertoire des musiciens noirs que blancs. Confirmant qu’entre le Hillbilly des années 30-40 et le Blues, les ponts et emprunts croisés étaient permanents. Le fameux ethnomusicologue John Lomax a collecté, pour la bibliothèque du Congrès, cette version interprétée par des détenus en dehors de tout circuit commercial (cf https://archive.culturalequity.org/node/63446)

Les paroles émanent d’un collectif qui relate une tentative d’évasion et les encouragements donnés en direct au chien dans la traque, avec en retournement final une extension du thème aux chiens de chasse et aux chiens utilisés aussi par les gangs pour se protéger des policiers, on savourera la comparaison implicite de la police avec les cochons.
Ce vieux Rattler est “neutralisé” et bien plus aimable dans la version domestique popularisée par Grandpa Jones. Enregistré une première fois par George Reneau en 1924, le titre est devenu un standard du Bluegrass et du Hillbilly. Il abonde en clichés absurdes d’humour rural, agglomérat de fragments décousus et d’argot dépréciatif, car le “dog” c’est aussi le salopard.

Tennessee Hound Dog Yodel. Marvin Rainwater. 1955
Il est impératif d’avoir au moins une fois écouté ce yodel survolté relatant le dialogue entre un chasseur et son chien : “Come on trailer, let’s get a coon”, qui, à l’instar du Tennessee Fox Chase instrumental, est le prétexte à un tempo accéléré avec ruptures et reprises, cris et souffle rapide. A la fin de la chanson on entend le crachat courroucé d’un chat et les “kaï kaï kaï” du chien en fuite. A la suite desquels tombe la conclusion de Marvin : “It’s the last time I‘ll buy a dog from a preacher !” (C’est la dernière fois que j’achète un chien à un prêtre). Cf https://www.youtube.com/watch?v=2jOAIvWm5kk

Ce rapport utilitariste à l’animal se perpétue encore dans les années 60, avec ce rockabilly tardif d’Al Terry où émerge une lecture moins répressive ou naïve que dans les deux premiers exemples : le chien sert aussi à la traque d’une autre forme de gibier !

Old Shep est originalement signée par de Red Foley et Arthur Willis en 1933. Indirectement inspirée par Hoover, berger allemand de Foley empoisonné par un voisin. La chanson, commercialisée en 1941, est surtout connue par la version du 3 octobre 1945, où Elvis Presley, alors âgé de 10 ans, l’interpréta pour la première fois devant du public à l’occasion d’un concours de chant au Mississippi-Alabama Fair and Dairy Show. Il finit cinquième, gagnant 5 dollars et un ticket pour la fête foraine. Tendresse, attachement mais aussi euthanasie font partie de l’expérience partagée.

Un chien métaphorique.
Le chien dans le courant des années 50 prend une tournure métaphorique. Il est objet de comparaisons et de mise en parallèle où reste en toile de fond le traitement peu reluisant que l’humanité lui réserve. Dans toutes les sociétés où règnent les discriminations de classes et de races, il y a toujours plus malheureux que soi, et c’est ce sentiment de ne pas être le dernier du classement qui justifie la perpétuation de modèles de civilisation reposant sur la coercition et la violence. Qu’elles soient symboliques ou physiquement infligées.
Pas de surprise pour les familiers de la Country Music sur le temps long de retrouver ça dans le Honky tonk, le genre existentiel par excellence. Deux beaux exemples illustrent ce schéma : le premier très sombre par Ferlin Husky, le second plus léger par Hank Williams Sr, qui préfère souligner à quel point la passion et le déréglement des sens ravalent l’homme au rang de la bête. Dans une série d’évocations que ne renierait pas son contemporain Tex Avery avec son loup, fou du petit chaperon rouge.

L’identification du narrateur à un chien se poursuit dans le rockabilly avec deux fameux titres de Don Woody magnifiés par les riffs de guitare de Grady Martin. Barkin’ Up The Wrong Tree et Bird Dog, qui ne parle pas à proprement parler des chiens, mais du qualificatif méprisant donné à celui qui tente de vous piquer votre copine.
Phrasés répétés de façon obsessionnelle, épure de l’arrangement, shuffle implacable, on se désole que Don Woody n’ait pas su exploiter plus avant cette formule remarquable qui seyait à la perfection à son vocal grave et suggestif. Don Woody, comédien et batteur de Big band signa, entre autres, Bigelow 6-200 pour Brenda Lee chez Decca. Des quatre titres enregistrés avec Grady Martin, aucun ne fonctionna assez pour lui assurer le succès jusqu’à la réédition de Barkin’ Up The Wrong Tree en 1976 sur une compilation MCA de Rockabilly. Retraité des affaires musicales depuis 1961, Don Woody se reproduisit encore sur scène à Las Vegas en 2007 !

Depuis des années, nous nous interrogeons sur le sens de cette curieuse expression de “chien salé”, nous perdant en conjectures que même les anglophones les plus pointus n’arrivaient pas à décrypter. Et puis Internet aidant, l’explication s’est faite.
Il était de coutume dans les temps anciens d’asperger de sel les chiens de meutes avant d’aller à la chasse pour les protéger des tiques. La pratique couteuse était réservée aux chiens tenus en plus haute estime. Le chien salé est devenu en argot appalachien (jeu de mots !) synonyme de “personne préférée”, “chouchou”, “”favori”.
La première version du “Blues du chien salé” enregistrée est attribuée au chanteur banjoïste noir de Hokum “Papa Charly Jackson” et se déroule en 1924 à travers des couplets au sens très énigmatique. Le titre est repris dans à peu près tous les formats musicaux possibles. Jazz en 1926 par Clara Smith et les Jazz Cardinals de Freddy Keppard. Western Swing en 1946 avec les Modern Mountaineers.
Nous ne traiterons que de la version popularisée en Bluegrass par Lester Flatt et Earl Scruggs en 1950, inspirée par la version Hillbilly des frères Morris de 1938, ces derniers revendiquant (à la suite de beaucoup d’autres) la paternité du morceau.
On a ici l’association de deux misères, qui ne peuvent que fatalement former un couple puisque porteurs des mêmes stigmates de ruralité.

Un truc hors cadre, étrange et erroné traine dans la discographie de Flatt & Scruggs : la mention de Laïka, malheureuse chienne mise en orbite par les soviétiques en 1957 à bord de Spoutnik II. La chanson s’interroge avec humour sur le destin des chiens ordinaires comparés à la vedette qui reviendra de l’espace. Hurlera -t-elle à la Lune ou ira-t-elle chasser le raton laveur à son retour ? Sera-t-elle traitée comme une star couverte de fleurs et de rubans à son retour ? Le ton primesautier atteste de l’ignorance d’un destin tragique : le premier chien envoyé dans l’espace meurt asphyxié avant de se consumer dans l’atmosphère.

D’abord écrit et interpreté par le Bluesman Hudson « Tampa Red » Whittaker en 1942 dans le style Hokum, Let Me Play With Your Poodle est repris en Western Swing en 1947 par l’excellent Hank Penny. C’est dans l’ordre des choses de trouver un titre pornographique aussi sulfureux dans un format qui se rit depuis les années 30 des injonctions de la morale puritaine pour exalter l’hédonisme le plus cru, comme nous l’avons ici largement démontré depuis plusieurs années. Le morceau sera abondamment repris et fait aujourd’hui figure de standard de la gaudriole. La comparaison avec Salty Dog Blues est intéressante : la Californie d’après guerre ne souffre plus de déterminismes sociaux ou de pauvreté excessive. Le puritanisme religieux des Appalaches n’a aucun sens en contexte urbain. Les premiers étages de la pyramide de Matzlov (*) sont assurés : place à l’exultation des corps.

Produit par les plumes de Jerry Leiber et Mike Stoller, enregistrée dans un premier temps par Big Mama Thornton en 1952 (pour qui la chanson était conçue), elle a été popularisée à l’échelle planétaire par Elvis Presley pour RCA en 1956.
Pourtant, il en existe une remarquable version intermédiaire interprétée par Jack Turner (1921-1993) accompagné par Homer et Jethro et Chet Atkins ! Le riff de guitare et le tempo sont moins mécaniques que chez Elvis, la composition dégage un groove bluesy bien plus respectueux de l’esprit original sans en être une décalque. Et cerise sur le gâteau en ce qui me concerne, le solo de steel trainant y est parfait.

Pour conclure, le disque concept The Ballad Of Dood And Juanita de Sturgill Simpson sorti en 2021, avec une série de récits structurés dans une ambiance western, luxueusement arrangée sur un format Bluegrass, permet d’isoler une perle de déclaration d’amour et de deuil inconsolable destinée à Sam. Chien imaginaire ou réel ? Peu importe, deux constats en émergent : d’abord la fin de la perception purement utilitariste du chien aux côtés de l’Homme, ensuite la permanence du lien affectif, touchant à l’universel et à l’intime. Une forme de candeur naïve sans filtre qui a toujours été au cœur des grands textes de la Country Music.

Eric Allart (Mars 2024)

(*) Pyramide des besoins : elle met au jour cinq groupes de besoins fondamentaux : les besoins physiologiques, les besoins de sécurité, les besoins d’appartenance et d’amour, les besoins d’estime et le besoin d’accomplissement de soi.
Image en tête : “Funny Beagle Dog Country Music Rodeo Cowboy T-Shirt” en vente sur Internet

2 réflexions sur « Les chiens dans la Country-Music »

  1. Le mystère des paroles du blues du chien salé enfin révélées. Merci Eric. Et aussi pour la découverte de la chanson de Sturgill Simpson.

Répondre à SMAFYTS Annuler la réponse.