Memphis rebelle – Géraldine Ruiz

par Michel Rose

Rencontre avec Géraldine Ruiz, journaliste indépendante croisée ce 22 mai à la 25ème Fête du livre d’Autun où elle présentait son « récit Gonzo » intitulé Memphis rebelle (sous-titré “Sur la route, avec les fantômes de l’Amérique”) paru en 2022 chez Denoël. Pour qui veut s’informer sur l’état des lieux plus de cinquante ans après l’assassinat de Martin Luther King, une personnalité charismatique que l’auteure préfère de loin à celle d’Elvis dont elle suit néanmoins la trace jusqu’à Tupelo ! Une approche très personnelle du racisme toujours ambiant. Quant à la musique, elle est surtout présente avec le label Stax fondé par Jim Stewart, un Blanc promoteur de la musique noire (et mixte) ce qui a fasciné l’auteure de ce livre étonnant (1) ! Extrait :
« Que reste-t-il de Memphis ? J’entends parler de Presley dès la sortie de l’avion. Dans la navette qui nous conduit au terminal, un homme d’affaires, natif des environs, engage la conversation. “Vous n’êtes pas d’ici, me lance-t-il intrigué, avant de tenter de deviner les raisons de ma venue. Vous aimez la musique ?” J’acquiesce mollement, alors il me parle de Graceland. Par politesse, je l’écoute faire l’éloge de ce lieu incontournable, en sachant que je n’y mettrai jamais les pieds. Je suis bien trop fauchée. Et puis, c’est l’autre King qui m’intéresse. Le pasteur prix Nobel de la paix, assassiné au Lorraine Motel en avril 1968, Je le dis à mon interlocuteur et lui confie également mon intérêt pour le passé esclavagiste et ségrégationniste, L’homme a aussitôt un mouvement de recul. “J’ai saisi : votre truc c’est la criminalité.” Je ne vois pas tout de suite le rapport, ne maîtrisant pas encore le langage local. Il enchaîne : “Dans ce cas, intéressez-vous à la statue du lieutenant général Nathan Bedford Forrest, un ancien du KKK, elle traine dans un parc près de l’université de médecine. C’est la polémique du moment.” La navette arrive à destination. L’homme me laisse sur un constat sombre et un peu sibyllin. “Les tensions raciales ne se résoudront pas. Elles servent les politiques. C’est diviser pour mieux régner.” Je le regarde s’éloigner. Il tient dans sa main droite une mallette marron qui lui confère un style désuet. En parfaite harmonie avec la décoration du terminal de l’aéroport. Je récupère une voiture de location avant de filer downtown.”

(1) Avant de prendre le nom de Stax Jim Stewart avait enregistré du rockabilly, notamment le fameux Boppin’ High School Baby par Don Willis sur le single Satellite 101 de 1958. © (Michel Rose)

ALAN WILSON & CANNED HEAT

Classic Album : On The Road Again – Boogie With Canned Heat

par Romain Decoret

En janvier 1968 sort l’album Boogie With Canned Heat mais les séances datent d’octobre-novembre 1967. Le succès est énorme et mondial avec On The Road Again. Tout est étrange et très personnel dans ce blues de Floyd Jones, qui l’avait lui-même originalement adapté du Big Road Blues de Tommy Johnson. Pour commencer c’est Alan Wilson, second guitariste du groupe, qui chante avec une voix haute directement influencée par Skip James -que “Blind Owl” Wilson avait largement contribué à faire redécouvrir- et un jeu d’harmonica au son cuivré qu’il tenait de Little Walter Jacobs et Sonny Boy Williamson 2 en modifiant les lames de ses Marine Band.
Mais plus encore, l’arrangement de On The Road Again incorpore trois pistes de drone difficilement travaillées et synchronisées par Al Wilson sur un instrument indien, le tempura. L’intro commence donc avec ce drone instantanément reconnaissable, puis l’une après l’autre les harmoniques à la 12ème case de l’accordage en Vastapol, open de Mi. Les notes s’enchaînent : Mi grave, Si, Mi, Sol dièse, Si, Mi, avant de partir sur un riff de boogie primal Mi, Sol, La, Mi qui souligne chaque fin de couplet : “I’m out, on the road again, I’m on the road again”. Le résultat est envoûtant comme un “mojo spell”. D’ailleurs il n’y a pas d’autre musicien sur le titre, le Blind Owl joue absolument tout sauf la basse/ batterie qui restent hyper-minimales sans aucune digression .

FUSION SPECIALE
Ce qui reste extraordinaire est cette fusion country-blues/ musique indienne. George Harrison lui-même ne fusionnera pas vraiment le R&B et la musique orientale avant My Sweet Lord en 1971, se contentant jusque là de rester un élève appliqué et orthodoxe de Ravi Shankar. Alan Wilson avait depuis longtemps entrevu les ponts entre le jeu en slide des country bluesmen et le sitar. Depuis d’autres musiciens ont effectué ce style de fusions. Citons Derek Trucks qui mixe le boogie style Allman Brothers et la musique de Ravi Shankar. Nitin Shawney est un autre excipient du style mais il y a chez lui plus de musique pakistanaise que de blues. Jeff Beck l’a souvent cité comme une inspiration.

IN SEARCH OF…
La recherche musicale d’Alan Wilson avait commencé très tôt. Né près de Boston, Massachusetts, sa mère était pianiste mais ses parents divorcèrent alors qu’il était âgé de 3 ans et il vécut avec son père et sa belle-mère. Il commença par le trad. Jazz Traditionnel de New Orleans, avant de s’intéresser à la musique classique et la musique indienne. Le blues devint ensuite sa passion principale. Doté d’un Q.I. de 165 qui le plaçait loin au-dessus des autres condisciples, le jeune Wilson obtint une bourse pour ses études. Il choisit la musicologie et étudia les styles de Skip James, dont il adopta la voix en alto, Mississippi John Hurt, Charley Patton, Tommy Johnson, Son House, Bukka White, Robert Pete Williams, participant à leurs “redécouvertes” pendant des voyages de recherche dans le Mississippi ou devenant leur coach afin qu’ils puissent retrouver leur style de jeu. Il participa à l’album Father Of Folk-Blues de Son House et lui réapprit les chansons que ce dernier avait oubliées, comme Death Letter.

CALIFORNIA
Portant des lunettes à triple foyer, Blind Al (son premier surnom) était une cible de choix pour les arnaqueurs. Sans ses lunettes il était incapable de reconnaître les gens. Il lui arriva même, au cours d’un mariage où il jouait, de poser sa guitare sur le gâteau. C’est le guitariste John Fahey qui le persuada de venir avec lui à Los Angeles. Début 1966, Alan “Blind Owl” Wilson enregistra un disque de râgas traditionnels pour le label Takoma de John Fahey. L’album ne sortit jamais, mais plus tard quatre des râgas de Wilson furent utilisés sur Parthenogenesis, un titre du 3ème album de Canned Heat.
Le groupe fut formé par la rencontre entre Alan Wilson et Bob “The Bear” Hite. Tous deux étaient des connaisseurs profonds du blues, mais entièrement différents. Là ou The Bear était totalement extraverti, le Blind Owl était timide et fragile. Sur scène Bob Hite explosait littéralement alors qu’Alan Wilson dirigeait le décompte, aussi immobile qu’une figurine de carton. Ils furent rejoints par le guitariste Henri “Sunflower” Vestine des Mothers de Frank Zappa, et le bassiste Larry “The Mole” Taylor, musicien de studio des Monkees, Jerry Lee Lewis et bien plus tard Tom Waits.
Après un premier album produit par Johnny Otis, Canned Heat avait trouvé son style. Le nom du groupe était basé sur Canned Heat Mama de Tommy Johnson, LE vrai bluesman qui avait fait un deal avec le démon, plutôt que Robert Johnson. La chanson décrivait les alcooliques qui buvaient de l’alcool rectifié avec une cuillerée de mélasse pour faire passer le tout. Tommy Johnson mourut d’ailleurs de cette pratique insensée.
Lorsque le groupe participa en 1967 au Monterey Pop Festival, il fut l’une des découvertes du moment, avec Jimi Hendrix et Janis Joplin.

BOOGIE WITH CANNED HEAT
A la fin de l’année, avec un nouveau batteur, Fito De La Parra remplaçant Frank Cook parti jouer avec Pacific Gas & Electric, ils commencent les séances de leur second album, Boogie With Canned Heat. Avec les arrangements de cuivres de Dr John, c’est une réussite. Sunnyland Slim est au piano sur Turpentine Moan, une autre déclinaison de la combinaison alcool rectifié/ mélasse. Dr John supervise Marie Laveau, un instrumental d’Henri Vestine . Fried Hockey Boogie est le premier d’une longue série de boogies dans le style de John Lee Hooker. An Owl Song est une autre merveille d’Alan Wilson avec des cuivres arrangés par Dr John. Mais c’est sans conteste On The Road Again qui se classa dans le Top 10 partout autour du monde. Même en France, il y aura un groupe nommé Ophucius qui se référait à Canned Heat version Alan Wilson, avec une excellente chanson intitulée T’en fais pas, m’man !

27
Alan Wilson revint à cette fusion avec d’autres succès : Goin’ Up The Country de Henry Thomas et Future Blues de Willie Brown. Il fut aussi le principal participant avec John Lee Hooker pour l’album Hooker’N’Heat. Sa fragilité exacerbée finira par se fracasser sur les montagne rocheuses du music-biz et après plusieurs tentatives de suicide, malgré un séjour de traitement psychiatrique, il est retrouvé mort à 27 ans le 3 septembre 1970, d’une overdose de barbituriques, dans son sac de couchage, sur une pente herbeuse de Topanga Canyon. Chronologiquement, il est le troisième dans le club des 27 après Robert Johnson et Brian Jones, avant Jimi Hendrix, Jim Morrison, Janis Joplin et plus tard Kurt Cobain et Amy Winehouse. Mais le talent exceptionnel d’Alan “Blind Owl Wilson” a survécu et le redécouvrir est une plaisante surprise. © (Romain Decoret)
Images : quelques exemples de publications parmi de très nombreuses à travers le monde.

Coyothèque :

Alan WiLSON – L’âme de Canned Heat – Gilles Cormel
par Romain Decoret


Si Bob “The Bear” Hite était le puissant moteur du boogie du groupe de blues de Los Angeles, Alan “Blind Owl” Wilson en était incontestablement l’âme. Derrière ses lunettes à triple foyer, le hibou aveugle était l’un des plus éclairés connaisseurs du blues. Avant la formation de Canned Heat, il avait déjà voyagé dans le Mississippi, participant aux redécouvertes de Mississippi John Hurt, Bukka White Skip James, Robert Pete Williams et Son House. Avec Canned Heat son jeu d’harmonica était inspiré par Little Walter (cf l’album Hooker’ n’ Heat), alors que sa voix à haute tonalité venait de Skip James. C’est particulièrement remarquable dans On The Road Again de Floyd Jones, Going Up The Country un remake du Bull Doze Blues de Henri Thomas, ou An Owl Song composée par Wilson lui-même.
Passionné et fragile, Alan Wilson était mal préparé pour les turpitudes de ce monde, le cœur brisé par une groupie, il fut retrouvé mort d’une overdose de barbituriques dans son sac de couchage à Topanga Canyon le 2 septembre 1970. Il avait 27 ans et il est, historiquement, le 3ème en ligne du mythique “Club 27” dont voici le Top 10 : 1. Robert Johnson (août 1938). 2. Brian Jones (juillet 1969). 3. Alan Wilson (2 septembre 1970). 4. Jimi Hendrix (18 septembre 1970). 5. Janis Joplin (4 octobre 1970). 5. Jim Morrison (juillet 1971). 6. Ron ”Pigpen” McKernan du Grateful Dead (mars 1973). 7. Dave Alexander des Stooges (février 1975). 8. Chris Bell de Big Star (décembre 1978). 9. Kurt Cobain (avril 1994). 10. Amy Winehouse (juillet 2011). Ce livre très bien documenté par l’auteur est un hommage remarquable et rare à Alan Wilson. (Editions Le Mot Et Le Reste) © (Romain Decoret)

DARYL MOSLEY – Bluegrass Master Interview par Romain Decoret

Daryl Mosley de Waverly, au Tennessee, a longtemps été un musicien de groupes qui ont marqué le bluegrass actuel : New Tradition, The Farm Hands, ou les monumentaux Osborne Brothers avec qui il tourna et enregistra durant dix ans. Nommé plusieurs fois Songwriter Of The Year avec des chansons n°1 pour Lynn Anderson, Tim Graves ou les Grascals, il se concentre aujourd’hui en solo sur cet aspect de sa musique avec son second disque personnel, Small Town Dreamer. Rencontre avec un poète du bluegrass comme il n’en reste pas beaucoup aujourd’hui…

Small Town Dreamer est votre second album solo après The Secret Of Life de 2020. Vos chansons ont été reprises avec succès par Tim Graves, Lynn Anderson ou Appalachian Trail et vous avez longtemps joué dans des groupes. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’enregistrer en solo ?
J’étais bien dans ces groupes, je pouvais jouer du bluegrass gospel avec les Osborne Brothers, ou du new bluegrass expérimental avec New Tradition ou The Farm Hands. Lorsque j’écrivais une chanson, on l’essayait, on jouait partout, sans arrêt. Après le coup d’arrêt qu’a été l’épidémie du Covid, j’ai décidé de me concentrer sur le songwriting. J’ai signé avec Pinecastle Records et retrouvé mon partenaire de New Tradition, Danny Roberts, qui joue avec les Grascals. C’est un ami de longue date et également un excellent producteur. Il comprend bien ce que je joue, que ce soit gospel ou expérimental. Avec les Grascals, Danny n’hésite pas à reprendre HighwayTo Hell de AC/DC en version bluegrass.

Pour Small Town Dreamer, vous avez gardé à peu près le même groupe de musiciens ?
Je les connais bien et les ai choisis : Tony Wray à la guitare acoustique lead, Aaron Daniels au banjo et Danny Roberts à la mandoline. Danny connait bien Justin Moses qui a été nommé meilleur joueur de Dobro de l’année, il l’a invité et les interventions de Justin ont illuminé les séances. Nous avons enregistré dans les Gorilla’s Nest Studios à Ashland City, Tennessee. C’est le domaine de l’ingé-son Chris Latham, qui a reçu l’Award de meilleur sound-man. Il sait créer un environnement sans stress. Nous avons enregistré live tous ensemble, avec ma voix témoin, avant de refaire les vocaux en overdub

Vous avez été élu deux fois Songwriter of the Year et vos albums solo sont consacrés à votre ville natale de Waverly, au Tennessee. D’où vient cette inspiration ?
C’est la ville où j’ai grandi. Elle ressemble beaucoup aux petites villes que l’on voit dans les vieux films comme The Lost Weekend ou The Last Picture Show. Nous avons un seul cinéma, un drugstore et un café sur Main Street. Les kids roulent sur les trottoirs avec leurs vélos. Le rythme de la vie locale est décalé de quelques décades par rapport au reste du monde et c’est ce que j’aime. Cependant, nous ne sommes pas à l’abri des malheurs comme les inondations de l’été 2021 qui ont dévasté Waverly; ou l’explosion du Waverly Train Disaster en 1978. Mais les gens ici s’entraident et persévèrent. Beaucoup de mes chansons s’inspirent de cela.

Vous auriez pu vous installer à Nashville ou même à Los Angeles. Ressentez-vous une friction entre les deux modes de vie ?
Ce sont deux mondes différents, l’un est basé sur  ‘entraide et une certaine moralité. L’autre érige le mensonge comme une manière de vivre, c’est inévitable quand il y a trop de gens entassés les uns sur les autres…

Quelle est l’histoire exacte de la chanson Waverly Train Disaster ?
En 1978, un train de la ligne L&N (Louisville & Nashville Railroad, spécialisé dans le transport de marchandises) a déraillé en passant dans Waverly. Deux wagons transportaient du propane liquide et l’un d’eux a explosé. Seize personnes ont été tuées et beaucoup d’autres blessés. M. Toad Smith, le barbier, pour qui j’ai écrit The Secret Of Life, a été sérieusement blessé mais il a survécu.

Comment et quand avez-vous commencé à jouer ?
Ma mère chantait et jouait de la guitare à l’église, je chantais avec elle et ma sœur. J’avais 13 ans quand elle m’a montré les principaux accords à la guitare. J’ai emprunté le songbook de Willie Nelson à un de mes cousins et ensuite, j’ai toujours eu une guitare à la main. En 1979, j’avais 16 ans et je connaissais bien Loretta Lynn. J’étais allé à l’école à Waverly avec ses deux filles, les jumelles Peggy et Patsy, et je chantais l’été, pour les touristes, dans son “dude-ranch” de Hurrican, au Tennessee. Loretta Lynn a été la première à m’encourager à écrire mes chansons. C’était une grande professionnelle qui me parlait, alors j’ai acheté le livre de Tom T. Hall, How I Write Songs et j’ai travaillé.

Dans la chanson Transistor Radio, vous citez Elvis Presley. Quelles sont vos autres influences ?
Les hymnes gospel à l’église, puis Elvis. Mais j’ai découvert d’autres chanteurs country, Stonewall Jackson (I Washed My Hands In Muddy Water) ou George Jones. Mon favori était Don Williams (Tulsa Time) qui m’a influencé plus que quiconque, j’aimais la simplicité de ses chansons et la production minimale de ses disques. La simplicité est ce qui est le plus difficile à achever. J’écoutais aussi Bob McDill, Wayland Holyfield et Dave Loggins, ce qui m’a amené à découvrir des songwriters comme Guy Clark et Rodney Crowell.

Le gospel-bluegrass est une de vos spécialités. Vous êtes devenu un maître du style, avec les mythiques Osborne Brothers. Musicalement comment installez-vous une une tonalité gospel ? Avec un accord mineur placé stratégiquement dans le couplet ?
Je n’évalue jamais si une mélodie est gospel ou non. Je chante ainsi depuis mon enfance. Il n’y a pas vraiment de méthode, ce serait comme utiliser un pied à coulisse pour mesurer les marguerites ! Non, c’est le contenu des paroles et parfois l’approche utilisée pour enregistrer qui sépare la musique chrétienne de la musique séculaire.

Quelles guitares utilisez-vous ?
J’ai appris à jouer sur la Gibson J-125 de ma mère. Un modèle de 1956 dont elle m’a fait cadeau ensuite. Ma première guitare était une petite Fender Parlor que j’ai eue comme cadeau de Noël. Elle est toujours dans mon bureau et je l’utilise pour composer. Beaucoup des chansons de l’album Small Town Dreamer ont été écrites sur cette Fender Parlor. Sur scène, je joue la plupart du temps sur une Martin D-12. Je joue en finger style et la D-12 est parfaite pour le son et le feeling. J’ai aussi une Epiphone Custom Masterbuilt et une Gibson Les Paul Classic que je joue en picking de temps en temps. Je suis contrebassiste également, c’était ma place avec les Osborne Brothers et les Beacon Brothers, alors j’ai toujours cette contrebasse Epiphone Zenith que j’adore. Je l’ai utilisée sur l’album.

Quel est votre style de fingerpicking ?
Danny Roberts dit que je joue de la guitare comme Andy Griffith (nb: La star hillbilly de l’Andy Griffith TV Show des 50’s et 60’s) et ce n’est pas un compliment venant de sa part. Ha ! Mon fingerpicking est pourtant assez unique. J’utilise mon pouce pour jouer les notes graves dans le style de Maybelle Carter. Avec l’index et le majeur je joue une sorte de frailing rythmique, comme un banjo. Et avec l’annulaire je joue la mélodie sur les cordes aigües. Le frailing rythmique ajoute un côté percussif que j’aide en mutant les cordes avec la paume de la main. Rien de tout ceci n’a été planifié ou étudié spécialement. C’est juste la manière dont mon jeu a évolué naturellement pendant des années.

Jouez-vous d’autres instruments ?
La contrebasse et un peu de piano, c’est tout. Le reste de mon énergie musicale passe dans mes vocaux et dans mon songwriting qui est devenu très important pour moi. Cette transition a parfois été effrayante. Ce n’est pas facile de voler en solo après tant d’années avec des groupes mais la réponse a été au-delà de mes espoirs et j’ai eu des n°1 dans les Charts country en solo avec mes chansons A Few Years Ago et Transistor Radio. J’ai reçu l’Award de la chanson de l’année pour Rural Route en 2018 et Hillbilly Graham en 2019.

Vous allez tourner ?
J’ai 130 dates prévues, en solo ou avec mes musiciens comme David Spicher à la contrebasse et Holly O’Dell au violon. J’ai joué en France il y a quelques années dans les festivals bluegrass et j’aimerais revenir, sans doute en 2023.

Vous avez un conseil pour les guitaristes de bluegrass ?
Ne m’écoutez pas ! Vos plans de carrière sont différents des miens, ce sont les vôtres. Comme le disait Bill Monroe : “Soyez vous-même, tous les autres sont déjà pris”. Ecoutez et étudiez tous les styles. Je dois beaucoup aux musiciens qui étaient mes aînés et qui m’ont encouragé. Mais il faut être prêt à comprendre leur avis, ce qui peut prendre beaucoup de temps… © (Romain Decoret)

Carolina Coyote raconte…

par Liane Edwards
La Caroline me manque. Je n’ai pas souvent foulé la terre rouge de Midland depuis les deux dernières années. Donc, pour marquer le coup de ce nouveau format, je voudrais profiter de cette édition pour m’égarer de la Caroline. Si cela ne vous dérange pas. Je n’ai pas fini de vous parler de la vie et l’histoire de ma belle Caroline. Au retour d’un prochain voyage j’aurai de nouveau des scènes et des lieux à vous dépeindre. En attendant, j’avais envie de vous raconter des anecdotes sur la musique, les tournées, les musiciens… Pas les miens, quoique ça pourrait être amusant aussi, mais sur des grands artistes que vous connaissez, ou que vous pouvez découvrir. Certaines de ces histoires sont peut-être connues d’un grand nombre, mais elles méritent d’être racontées de nouveau pour ceux qui ne les connaissent pas encore.

Bannis des ondes
En 1975, Loretta Lynn a sorti une chanson qui s’appelait « The Pill”. Elle évoquait une femme qui se sentait libérée par la prise de la pilule contraceptive. Les radios country partout aux Etats-Unis ont banni la chanson. Loretta Lynn s’est mariée très jeune (13 ou 15 ans, la vérité lui appartient…) et ne connaissait rien sur le mariage, le sexe et les conséquences. Elle a eu quatre enfants dans les premiers cinq ans de mariage, et par la suite n’a jamais hésité à dire que si la pilule avait existé à l’époque, elle aurait fait d’autres choix. Loretta Lynn ne se dit pas du tout féministe, mais ses chansons ont souvent parlé de la condition de la femme. Cela lui a valu quatorze chansons bannies des radios en tout !

Elvis Presley a fait une magnifique version de “White Christmas” en 1957, mais certaines radios n’ont pas voulu la diffuser ! KEX, une radio à Portland dans l’Oregon a refusé de passer la chanson car les responsables estimaient que les mouvements giratoire et provocateurs des hanches de ce monsieur étaient une menace aux mœurs du pays ! Un de leurs disc-jockeys a osé enfreindre la règle et il a été viré. (NB : la chanson “White Christmas” a été écrit par Irving Berlin, qui vivait… en Arizona !).

Muse
Le nom de Pattie Boyd, mannequin dans les années 60, ne vous dit peut-être rien. Mais cette femme a inspiré trois des plus belles ballades des années 70 : “Something” de George Harrison, “Layla” et “Wonderful Tonight” d’Eric Clapton. Qui est donc cette femme qui inspira les plus grands à faire des chansons qui font chavirer les cœurs des auditeurs ? Elle était mariée à George Harrison quand Clapton et Harrison ont débuté une collaboration musicale. Clapton est devenu quelque peu le confident de Boyd quand elle faisait face aux difficultés dans le mariage et Clapton est tombé amoureux d’elle. Il écrit “Layla” pour elle, basée sur une histoire Perse d’un amour inavouable et finit par partir en exil pour l’oublier et essayer de régler ses problèmes d’addiction. Sa fuite a pris fin au bout de trois ans et il a déclaré son amour au grand jour pour la femme de son ami. On raconte l’épisode d’un duel de guitares organisé par les deux musiciens, pour se battre pour elle. Ceux qui ont été présents ont raconté que l’ambiance était électrique et que les spectateurs n’osaient pas applaudir ou parler lors de la scène. Quelques mois plus tard, elle a quitté Harrison pour se marier avec Clapton. Clapton et Harrison ont continué à être amis, Harrison appelait même Clapton son “beau-mari” (husband-in-law). La relation du couple était tumultueuse et a fini en divorce. Boyd a avoué plus tard qu’elle soupçonnait que Clapton la voulait seulement parce qu’elle était à Harrison. Quoiqu’il arrive, ce triangle amoureux a été l’inspiration de nombreuses chansons (Bell Bottom Blues, The Shape You’re in, I Need You, For You Blue) et Boyd est considérée comme une des plus grandes muses de l’histoire de rock.

Déboires de la scène
Lors d’un concert à Vancouver du groupe mythique Led Zeppelin, leur manager a cru apercevoir quelqu’un qui enregistrait le concert du premier rang. Les “bootlegs”, ou des enregistrements officieux (souvent live) faisaient rage dans les années 60. Mais ce manque à gagner ne plaisait pas aux artistes ni aux productions. La qualité était souvent moindre, et les visuels sans intérêts. Mais les fans se les arrachaient, ce qui se comprend. Donc, le manager des Zeppelin a décidé d’agir. Il lui a arraché le micro des mains et lui a foutu une rouste. En fait, le “bootlegger” était un agent de la santé canadien qui vérifiait le niveau de décibels dans le stade. Le monsieur a porté plainte, mais l’a retirée par la suite. Oops !

En 1981, Black Sabbath tournait avec des accessoires et des décorations de scène élaborés, suivant les traces d’Alice Cooper qui a toujours été connu pour ses shows spectaculaires. Un des accessoires de cette tournée était une main géante sur ressort, censée lancer de la viande crue sur le public des premiers rangs. Les roadies ont passé la journée à faire des essais. À force de faire des “essais”, le ressort n’avait plus sa force d’origine et lorsque le moment est venu pendant le concert pour la main de rentrer en action, Ozzy Osbourne a reçu plusieurs kilos de viande à l’arrière de la tête.

Le groupe Jefferson Starship a fait une tournée en Europe en 1978, mais lors de la première soirée de la tournée à Hamburg, Grace Slick, la chanteuse du groupe mythique, a refusé de monter sur scène, prétextant un mal de ventre. Le concert a été repoussé au lendemain. Le lendemain avant le spectacle, Slick a vidé le minibar de sa chambre d’hôtel et ses collègues ont été obligés de la dissuader de porter un uniforme nazi sur scène. Ensuite elle a passé le concert à tripoter le guitariste du groupe et à invectiver les spectateurs, se moquant d’eux car ils avaient perdu la guerre. Afin d’insulter les Allemands venus nombreux pour les applaudir, elle a imité la marche hitlérienne et a salué la foule en criant “Heil Hitler” ! Par la suite, elle a sauté dans le public et a enfoncé son doigt dans le nez d’un spectateur. Slick a dit plus tard que c’était une réponse aux camps de concentration de la deuxième guerre mondiale. Elle a aussi dit qu’elle avait le vin mauvais et que le groupe aurait dû la virer, pour le bien de tous.

BOBBY BARE, Dualtone Records, Photograph by Alan Messer 2005 [www.alanmesser.com], sheet:36952#29a-30, 343 negscan

Quelques citations
Bobby Bare, un artiste/ auteur-compositeur country, a eu quelques tubes, et en a surtout écrit pour d’autres. Lors de ces débuts sur scène dans les années 50, il aimait bien ajouter une bonne touche de rock à son show. Quelqu’un, qu’il a refusé de citer, lui a dit alors : “Fiston, il faut comprendre la différence entre la country et ce truc… le rock’n roll. Dans la musique country, nous voulons faire mouiller les yeux…pas les petites culottes.”
Trisha Yearwood : “Si vous pensez que la musique country c’est toujours de grosses chevelures et de la poudre bleue électrique sur les yeux, vous n’avez probablement pas écouté de la country depuis 20 ans et vous pensez surement qu’Elton John porte toujours des chaussures à plateforme.”
Dierks Bentley : “La musique country a toujours été la meilleure psychanalyse possible pour seulement 15 dollars.”
Hank Williams Jr. : “Parfois vous ne vous rendez pas compte de la véracité des chansons country jusqu’à ce que vous soyez en plein milieu d’une.”
Barry White : “Il y a des gens qui font des bébés en écoutant ma musique. C’est sympa.”

Où est mon violon (le plus cher du monde) ?
Il y a des histoires sur des Stradivarius… perdus, volés, trouvés dans une poubelle, jamais retrouvés. En voici deux qui sont les plus rocambolesques à mon avis.

Un stradivarius du nom du Duc d’Alcantara appartenait à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA) et l’université prêtait le violon aux musiciens de l’orchestre universitaire. Un musicien (deuxième violon) a emprunté le stradivarius pour une répétition qui avait lieu à Hollywood en août 1967. Après la répétition, il s’est arrêté pour faire quelques emplettes et pour manger dans un restaurant. De retour à sa voiture, qui n’était pas fermée à clé, l’instrument n’y était plus. Le musicien a été incapable de dire s’il avait vraiment mis le violon dans la voiture après la répétition, ou s’il l’avait oublié sur le toit de sa voiture. La valise était double, contenant un deuxième violon italien d’Alsondo Poggi de moindre valeur. Le violon a manqué à l’appel pendant 27 ans. Un jour il a refait surface dans un atelier de réparation, ou les ouvriers ont immédiatement reconnu la qualité de l’instrument et ont lancé des recherches. Ils ont trouvé la référence du chef d’œuvre et l’avis de recherche lancé depuis 1967. Ils ont ensuite contacté les autorités qui ont informé l’université. Les gérants de l’atelier se sont vus obligés de rendre le violon au propriétaire actuel, mais la machine juridique s’est mise en branle. La propriétaire a raconté que la tante de son ex-mari a vu la valise sur le côté de la route d’une bretelle d’autoroute à Los Angeles. Pensant que c’était peut-être un bébé abandonné (!), elle s’est arrêtée et a récupéré les violons. Ils sont restés dans un placard pendant des années, mis en héritage, puis ils ont été partagés lors d’un divorce. La famille a refusé de les rendre. Au bout d’une bataille juridique qui a duré sept mois, l’Université a enfin récupéré le Stradivarius perdu. Apparemment, ils n’ont jamais pu récupérer le Poggi. Quand l’histoire de son retour a été médiatisée, le musicien irresponsable a déclaré être “soulagé”…

Bronislow Huberman, virtuose polonais a vu son Stradivarius disparaître, deux fois ! La première fois en 1919, il a récupéré l’instrument quelques jours plus tard. Ce n’était pas le cas en 1936 lorsqu’il a été dérobé dans sa loge à Carnegie Hall. Huberman est mort sans savoir ce qui est advenu de son violon. En 1985, Julien Altman, un ex-taulard et violoniste à son temps perdu était sur son lit de mort. Il a fait venir sa femme et lui a raconté que son violon chéri était en fait un Stradivarius. Dans la valise, il avait gardé les articles des journaux sur le vol. Il a avoué avoir distrait le gardien avec un cigare de bonne qualité et avoir sorti le violon sous son manteau. Il ne voulait pas le revendre, il voulait le jouer. Après la mort de son mari, Madame Hall s’est rendue à la police. Les assureurs, Lloyds de Londres, l’ont cru quand elle a dit qu’elle n’était pas au courant et lui ont même versé 263,475 dollars pour l’avoir rendu. Les amis de Julien ont avoué qu’il avait souvent raconté que son violon était un Stradivarius, et ses amis lui avaient tous ri au nez.

L’inspiration et ses origines
L’album “Green River” de Creedence Clearwater Revival, sortie en 1969, contenait une belle chanson de John Folgerty intitulée “Lodi”. Elle parle d’un musicien qui rêve du succès mais qui finit comme un chanteur dans un bar miteux dans un patelin perdu nommé Lodi. Il aimerait partir, mais il se sent coincé. J’ai toujours aimé cette chanson, surtout la version d’Emmylou Harris sur son album “Live at the Ryman”. Donc, la question est de savoir si Folgerty a réellement était coincé à Lodi (ou ailleurs) un jour. En fait, il a grandi pas loin de Lodi, en Californie, mais le groupe n’y a jamais joué. Ils ont joué tout autour, et pour Stu Cook, ami et musicien de Creedence, la ville semblait morte. Rien ne se passait, et rien n’allait changer. Cook a dit qu’il pensait que Lodi était plutôt un état d’esprit qu’un lieu géographique.

Hank Snow a sorti l’album “I’ve Been Everywhere” en 1963, avec une jolie jaquette aux couleurs vives comme on aimait les faire à l’époque. La chanson du même titre a eu un certain succès à la radio et aux émissions live de l’époque. Elle raconte l’histoire d’un stoppeur qui cite les villes qu’il a vu lors de ses périples, citant 91 villes en tout dans un style mitraillette. Mais Hank Snow a-t-il vraiment visité toutes ces villes ? Ce n’est pas impossible, car il a tourné pendant plus de 60 ans et a donné des milliers de concerts. Mais, il n’a pas écrit cette chanson. La version originale était d’un artiste australien, Geoff “Tangletongue” Mack et les villes citées étaient australiennes. Il dit qu’il a écrit la chanson un soir lors d’un épisode aigû de “reflux acide”. Pour se distraire, il a sorti une carte… et a écrit cette chanson qui a été enregistrée par plusieurs artistes, dont Johnny Cash.

J’espère que ces anecdotes, faits historiques et citations vous ont plu. En attendant mon prochain voyage en Caroline, je vous souhaite de découvrir pleines de bonnes chansons et d’artistes, et surtout de soutenir les groupes et les lieux qui les font jouer. Vive la musique live ! © (Liane Edwards)

Le Paysage du Bluegrass

Le bluegrass a commencé à être connu en France dans les années 70 puis apprécié “live” grâce, entre autres, aux festivals de Toulouse. Une première version de cet article a été publiée dans Back Up dans les années 80, revue dirigée par Joël Herbach. Pas d’illustration ici, l’évocation de chacun pouvant être nourrie par l’écoute des chansons. Par Jacques Brémond

A Dominique Fosse,
Pour trouver le pays du Bluegrass, une seule direction historique : le Sud. Ce “deep south » réunit les quelques états de la tradition, géographique, esthétique et psychologique : My Dixie Home se trouve quelque part dans le Kentucky, ou les Carolines (Nord et Sud), les Virginie (Est et Ouest), le Tennessee, la Géorgie, l’Alabama, ou encore l’Arkansas, le Texas, etc. Le reste du monde est souvent ignoré ou presque. De cet univers “étranger”, émergent parfois le Mexique ou la Californie, mais l’essentiel de ce monde quasiment inconnu est peuplé de villes et de terres inhospitalières, voire de descendants de Nordistes ou d’éléments qui ne sont pas toujours fréquentables. Encore ceux qui sont obligés d’y aller, pour le travail ou gérer un exil, rêvent-ils en permanence de leur région, de leur Old Home Place. Même l’océan, presque jamais nommé, ou utilisé comme une métaphore (Ocean Of Diamonds) est une entité imprécise, et parfois traversée sans grand espoir de retour. C’est que le paysage des chansons est une vision très personnalisée du monde, où chaque obstacle naturel participe, à sa manière, aux difficultés de la vie. Gravir une montagne, c’est aussi monter vers Dieu, traverser une rivière, c’est déjà connaitre un peu l’au-delà…
A partir d’environ deux cents chansons, choisies sans volonté orientée ou scientifique, nous avons une idée des préoccupations des habitants de ce sud musical. Il ne s’agit pas là d’éthnomusicologie, simplement d’un regard, parfois ironique, mais toujours tendre, sur ce que raconte le Bluegrass à travers sa musique.

Son univers, fermé sur lui-même, est délimité par des montagnes : Black Mountain, Green Mountain, Clinch Mountain, Shenandoah Mountain, Cumberland Mountain, Pike Mountain, Pinnacle Mountain, Rocky Top, Togary Mountain, Sunny Mountain, Foggy Mountain, Sourwood Mountain, Stoney Mountain, Smokey Mountain, etc. Autant de noms omniprésents qui se rejoignent dans une espèce de chaîne permanente assimilée aux mythiques Blue Ridge Mountains. Ce décor est parcouru de fleuves ou de rivières : l’Ohio et le Mississipi sont d’ailleurs sur le même plan que le Jourdain dans plus d’un gospel. Parfois plus modeste, le cours d’eau est isolé, témoin direct de l’état d’âme de l’habitat : la lonesome river roule alors des muddy waters (quand il ne s’agit pas de cadavres, comme celui qu’on voit flotter depuis les Banks of The Ohio). On trouve aussi diverses creeks : Cripple Creek, Salt Creek, Crazy Creek, Sinkin Creek, appellations courantes qui témoignent de l’importance de cet élément naturel. Autour, s’étalent doucement les collines qui roulent leurs formes dans l’horizon (nous renonçons à compter les hills) et les maigres jardins ou champs cultivés.
Car, bien sûr le pays est habité !

Avant de découvrir la maison et les habitants, jetons un coup d’œil à la végétation et à la faune sauvage. La flore se réduit à des espèces simples et peu nombreuses : la forêt et l’herbe (parfois bleue il est vrai !). Les arbres, à eux seuls inspirent plusieurs mélodies : les pins, Piney Woods, Lonesome Pine Breakdown, et l’inévitable In the Pines (avec une « saine ambiance » de trahison et de cadavre perdu !). On voit des pommiers, sortis du paradis pour le bénéfice des tartes traditionnelles et indispensables (Apple Pie), le sycomore, et un saule pleureur (le bien nommé) comme un confident posthume : Bury Beneath The Willow Tree. Au pied de ces complices des grandes douleurs, poussent quelques fleurs : sauvages ou cultivées, Wildwood Flower, Georgia Rose, qui pourraient se résumer à une seule, car la rose semble pousser devant chaque porche de cabanon, quand ce n’est pas sur les tombes. En tout cas Wear A Red Rose, le temps de manger quelques mûres (merci Blackberry Blossom).
Apparaissent aussi des animaux sauvages, peu nombreux, et souvent liés à la chasse : le daim, et surtout le raton laveur (raccoon). Le serpent hésite entre son rôle de tentateur dans la bible et l’élimination des enfants imprudents par son venin. L’ours est rare, mais présent dans One Slew Foot et Bear Tracks. Le renard est importé d’Angleterre avec Fox On The Run. La mouche, la Blue Tail Fly en tout cas, donne l’occasion à un serviteur de se débarrasser de son maître par un accident de cheval, après une bonne piqûre, ce qui fait toujours plaisir ! Enfin deux aigles surveillent le tout : Grey Eagle et Under The Double Eagle. Le petit gibier, comme le lapin, semble sans grand intérêt, malgré un Rabbit In The Log.

L’habitat est souvent dispersé dans de toutes petites communautés : l’indigène, toujours pauvre (sauf Jed Clampett) vit en famille sur son lopin de terre. Il a construit, ou son grand-père avant lui, une petite maison, Home Sweet Home bien sûr, mais rien de luxueux. Cabin Home On the Hill ou Cabin In Caroline, la « cabane » est souvent dans un coin d’ombre, au milieu de Some Dark Hollow, ou Shady Grove. L’habitation est souvent misérable d’aspect, assez âgée (Old Old House), orientée vers le Sud (My Window Faces The South). La vie se résume aux travaux des champs et à l’élevage. On élève des chevaux et des mules et les chants distinguent les pur-sang des animaux de trait : Tennesse Stud, Molly And Tenbrooks n’en finissent pas de courir. A la maison, à côté de Six White Horses (et même de Wild Horses) le Muleskinner s’affaire à maîtriser une Bucking Mule. Les volailles passent leurs temps à danser sur Chicken Reel ou Kicking Chicken. Près de là, une vieille dinde, tout en faisant beaucoup d’œufs, ne refuse pas un verre de gnole… mais peut-être faut-il écouter Turkey in the Straw au deuxième degré ?
Autour, dans la cour de la ferme, les chiens sont prêts à partir à la chasse, puisque leurs qualités dépendent en premier de leurs aptitudes en ce domaine, qu’il s’agisse du Tennessee Hound Dog ou du Old Coon Dog. Pas de chat, sauf au passage dans Buffalo Gals : curieux tableau d’ailleurs que cet animal qui lave ses péchés dans le lait, mais ne chante ni ne prie. Les autres animaux sont des oiseaux : Redbird From Kansas, Little Birdie, mais aussi le coucou, le moineau, etc. (sparrow, whippoorwill, bluebird). L’oiseau est lui aussi souvent associé aux peines de l’existence : avec Listen To The Mockingbird, on découvre la tombe de l’aimée, Hallie, sur laquelle l’amoureux chante.

Venons-en à la famille, base de toute vie collective, référence constante aux valeurs traditionnelles. La population est majoritairement blanche. Presque seul, John Henry est noir, les autres chants venus du répertoire du blues ou du negro-spiritual ayant été adaptés.
La mère est la figure la plus importante : nourriture et réconfort moral, fidélité dans l’adversité, bref l’image parfaite d’un idéal quasiment biblique. Le père n’est souvent qu’une figure un peu vague, bien que très aimée. La pauvreté oblige à se serrer sur les coudes. Pas étonnant dès lors que ces deux éléments, esprit de famille et nécessité, aient donné lieu à la création de tant de brothers et de boys : Stanley, Osborne, Bailey, Lilly, McReynolds, Balles, Delmore, Louvin, Sauceman, autant de frères comme les Dillards. Parmi les boys : Blue Grass, Foggy Mountain, Greenbriar, Virginies, Pinnacle, Sunny Mountain, Clinch Mountain, Stoney Mountain, Blue Sky, etc. Quelques parents gravitent autour du foyer : les vieux comme Old Joseph et Old Joe Clark, mais aussi une tante, Aunt Liza, et bien sûr Uncle Pen.
On n’oublie pas les disparus avec Memory Of Mother And Dad, quitte à adoucir leur départ, puisque Mother Is Only Sleeping, ni les esseulés (Orphan Girl). C’est qu’au ciel comme sur terre, il faut que l’union (en fait la réunion) l’emporte : Will The Circle Be Unbroken ! Unité que l’éloignement tend à briser automatiquement : les sentiments demeurent, mais la jouissance de proches est impossible et les lettres (quand on sait écrire !) n’y changent rien : Letters Have No Arms.
Dans la pauvre demeure, on trouve peu d’objets. Quelques-uns émergent par l’écho affectif qu’ils renvoient : une montre, un objet de valeur (Gold Watch & Chain), un fauteuil, sans doute en bascule sur la terrasse (Red Rocking Chair) et bien sûr l’horloge du « pépé » (Grandfather’s Clock).
Peut-être que, du fauteuil, au rythme d’un chant ou d’un instrument, on pourra admirer le paysage et ses changements (pluie, neige, saisons). Que ce soit avec Listening To The Rain, Snowflake Reel, l’extraordinaire Footprints In The Snow ou encore The Fields Have Turn Brown.
La nourriture se compose d’un ordinaire de base assez simple : Hot Corn & Cold Corn. Mais à côté de Shucking The Corn, on n’oublie pas de cuire des cakes et les fameuses Apple Pies. Un légume, le chou, est prétexte à une chanson aussi énigmatique que possible, d’une femme à « grande gueule » à une mule extraordinaire : Bile Them Cabbage Down.
Les métiers de la ferme ne sont pas toujours exaltants. Alors on tente sa chance, mais pour un Gold Digger, combien d’ouvriers des minoteries et des moulins (Dusty Miller) ou des mines (Coal Creek March). Il y a bien un Mississippi Sawyer, mais les autres professions, mis à part le preacher sur lequel nous reviendrons, sont plutôt à trouver dans quelque abus de langage, comme le « doc » (Watson !). D’ailleurs le travail est parfois dangereux, comme en témoigne John Henry ou Nine Pound Hammer.
Face à cette difficile existence, l’alcool tient une place capitale, seule manière bien souvent d’éclaicir un peu le quotidien, d’autant plus que sa fabrication renforce l’individualisme et le goût du secret : la contrebande est reine. Pensons au Moonshiner ! On commence à boire très tôt (Whiskey Before Breakfast) et une fois encore, les métaphores s’équipent d’éléments naturels complices : avec Foggy Dew, l’alcool permet d’évoquer la douce servante qui est engagée, mais qui pourrait bien changer d’avis au bénéfice d’un homme plus régulier. Car boire c’est aussi un moyen de rêver aux femmes. N’oublions pas ce parallèle : life – a bottle. Quant à la boisson elle-même, elle a des vertus extraordinaires : dans Mountain Dew, c’est le parfum de tante June, le remède pour la grippe de la femme du pasteur et même les vautours sont enivrés dans le ciel, tant ça « embaume la gnole » !

Mais la vie reste difficile à supporter sur un chemin plein d’embûches. Les conditions matérielles sont difficiles mais surtout la psychologie du quotidien est rarement nourrie de sentiments sereins. La peine « dans le cœur » est toujours là. Même la santé mentale est précaire. L’être tout entier (Body & Soul) est atteint. On pleure (Teardrops In My Eyes, One Tear) on rêve (Some Old Day) mais le cœur est toujours souffrant (Pins And Needles In My Heart). C’est qu’il est plutôt difficile de voir les choses avec optimisme. Certes on essaie, (Keep on the Sunny Side), mais on sent bien que, souvent, la solitude reste le lot commun et la solitude peut apparaître comme un refuge (I’d Rather Be Alone). Il faut donc se débrouiller, puisque malgré l’adversité, on peut essayer de s’en sortir, comme le Free Born Man. On rêve alors du retour au foyer, qu’on soit paumé ou en prison : Foggy Mountain Top, « je reviendrai, dites à ma fille de m’attendre, je ne serais pas en prison si j’avais écouté ma mère ! » Ce qui veut dire que je ne suis pas si mauvais que cela mais la vie fait que les ennuis bordent chaque chemin, etc. Ou dans The Girl I Left Behind Me : « A Brighton Camp, je me souviens qu’elle m’a assuré de son amour une nuit et j’ai l’espoir de rentrer bientôt. » Nous verrons dans quelle mesure les femmes tempèrent ou non cette difficile survie. Mais restons encore un peu « hors la loi ».

Les prisons sont toujours présentes : Nashville, Brighton, Columbus, Birmingham. Trop dures, presque injustes, (même le meurtrier n’est pas totalement mauvais), elles donnent envie de faire le point. Les bandits eux-mêmes sont assez sympathiques. Jesse James n’oubliait pas de voler les riches et de donner aux pauvres. John Hardy avait ses raisons, après tout il était désespéré. La jeune fille de Knoxville est assassinée, mais son meurtrier l’aimait (d’ailleurs sa mère le comprend). Au pire, avec Pretty Polly, le tueur, Willie, a des comptes à rendre au diable, mais pas à la justice terrestre semble-t-il. C’est presque toujours l’incompréhension des autres, la fille jugée trop jeune, qui pousse au meurtre… et voir son cadavre au fil de l’eau, comme dans Banks Of The Ohio, n’est pas une revanche, ni une consolation. Il ne reste alors que l’errance le long des routes.

Le voyage n’est jamais très gai. Il éloigne de tout, maison, pays, mais surtout de l’être aimé. Il paraît sans fin, et les routards sont tout à la fois à la poursuite d’un travail, d’un rêve, ou en fuite pour quelque méfait. Voyage réel avec le jeu des hasards (Rambling Gambling Man) ou symbolique, il est toujours dur (Don’t This Road Look Rough And Rocky). S’il ne reste que Eight More Miles To Louisville, les Six Days On the Road (répertoire issu de l’univers des camionneurs) sont épuisants. Après tout, voyager, souvent seul (Travelling This Lonesome Road), c’est faire un chemin vers le repos, si possible éternel, puisque la vie est une longue route d’embûches et de peines (Trail Of Sorrow). A côté des routes (Kentucky Road) une belle autoroute (Lee Highway) si l’on excepte celle métaphorique de Ralph Stanley : Highway Of Regret.

Heureusement, pour se déplacer, le génie des hommes a trouvé de quoi être efficace tout en présentant la possibilité d’une certaine poésie. Car à l’époque où montagnards et campagnards mêlent leurs soucis de subsistance, ou d’amours déçus, le lien le plus courant est le train. Fréquent aussi et très important dans le blues, il symbolise bien sûr le voyage mais participe, grâce, entre autres choses, à la mélancolie de son sifflet (lonesome whistle !) à la tristesse qu’évoquent les chants. Qu’il s’agisse d’un départ, même si l’on rêve surtout de revenir, ou d’une fonction particulière, comme le transport du courrier, la variété des noms est immense : on trouve le Bluegrass Express, cela s’impose, mais aussi, plus anciens, le Cannonball Rag, C. & NW Railroad Blues, Bringing The Georgia Mail, Blossom Special, Ruben’s Train, Train 45, plus le New River Train, Morning Train, sans oublier les Steels Rails. L’accident, toujours dramatique, peut se résumer à l’un des plus vivaces dans les esprits, celui d’une voie célèbre : Wreck Of The Old 97. (Laissons de côté les doubles sens qu’on trouve dans le blues et qui paraissent plus rares, sinon absents, dans le bluegrass où la locomotive qui entre dans le tunnel n’est pas forcément une allusion sexuelle).

Il ne serait peut-être pas exagéré de dire que le Bluegrass traditionnel est inséparable de la religion. Certes on peut apprécier le sentiment religieux sans pour autant partager les convictions qu’il exprime, mais le nier serait une grave erreur. Le destin est toujours tragique et lorsque tous les malheurs se réunissent comme dans Hand Me Down My Walking Cane, on comprend que ce sentiment tragique soit tout aussi présent. La nourriture est insuffisante, le désir d’alcool, le train de nuit, la prison, voire le diable qui est en chasse, tout concourt à cet état mortifère. Il faut donc se préparer à la mort. Toujours tragique, parfois brutale, elle est cependant envisagée comme quelque chose de très commun, une suite logique contre laquelle on ne se révolte pas. Are You Afraid To Die ? II semble que non. Il suffit de prendre ses précautions, car après il sera Too Late To Cry, mais on en parle avec sérénité : Bury Me Beneath The Willow Tree. On salue ses amis (Good Bye Old Pal), on demande à Dieu d’être là (Come On Dear Lord And Get Me), on se sent prêt au grand voyage : Lord I’m Ready To Go Home. C’est que la vision de l’au-delà est très supportable : après avoir franchi le Jordan, on découvre That Home Above, une sorte de douce maison où se retrouve enfin la famille réunie. The Great Beyond est donc synonyme de paix et de calme.
Cette certitude est alimentée par deux éléments majeurs. D’abord la confiance en un Dieu dont la grâce ne peut que pardonner et consoler : God Loves His Children, Amazing Grace, Shine Halleluyah. Ensuite les témoignages : I Saw The Light, Remember The Cross, I Heard A Voice Calling, donc un seul conseil pour tous : Get In Line Brother ! Cette façon de renforcer la foi par des correspondances terrestres s’exprime avant tout, comme on peut le supposer, par la prière. Que ce soit dans la Little White Church, ou la Little Community Church, en famille ou seul sur la route, le même sentiment demeure : I’m A Pilgrim. Preachin’ Prayin’ Singin’ sont les occupations nobles, celles qui permettent Just A Little Talk With Jesus puisque Every Time I Feel The Spirit.
La tradition est elle même un gage de qualité : The Old Fashioned Preacher a toujours la préférence. Dans les concerts, l’école du dimanche, le repas partagé, l’unité de la famille dans la religion est affirmée comme une parole forte. On ne plaisante pas avec ces notions, même si certaines images nous paraissent un peu naïves, voire parfois d’un goût bien naïf : I’m Using My Bible For A Roadmap. Il est vrai que la vie est une longue route, parfois comme un difficile chemin tortueux (Wicked Path Of Sin) et parfois comme un tracé lumineux vers Dieu (The Shinning Path). A chacun de trouver son bon équilibre, entre la teneur de ses péchés et la force de la lumière.

Le sujet central et commun à toute expression poétique, musicale ou non, est l’amour et l’importance des femmes puisque la majorité des auteurs emprunte le point de vue masculin. Le Bluegrass ne fait pas exception à cette règle. La jeune fille, jolie, est toujours convoitée. Elle est brune, les joues roses (rosy red exactement, cf East Virginia) les mains et le sein blancs. Seuls les yeux se permettent une petite fantaisie avec trois couleurs possibles : Blue Eyed Darling, Let Those Brown Eyes Smile, Black Eyed Susie, Sweet Little Miss Blue Eyes. (Oui les brunes aux yeux bleus sont très prisées, il n’y a pas que les blondes !). Bien sûr, et c’est l’inconvénient majeur, She ‘s No Angel. On peut même dire qu’elle attire beaucoup d’ennuis. Bien peu d’amours heureuses, bien peu de jeunes foyers resplendissants, plutôt une course éternelle vers la jeune fille idéale, presque inaccessible. Son prénom est le plus souvent dans des sonorités similaires (i-y), pour une Barbara Allen, une Liza Jane, une Lorena, Cora ou Mary Ann, combien de Margie, Little Bessie, Darling Nellie, Sally (Johnson), Little Maggie, Little Lily, Handsome Molly, Barefoot Nellie, Annie, Susie, Pearly, Cory, Katy, Cindy, Sadie, Jennie, Ruby, etc…

Si certaines de ces jeunes files sont très caractérisées, (par exemple Little Maggie boit, part avec sa valise et on la rencontre avec un Colt 45 et un banjo), la plupart se classent par rapport au critère du mariage. Single Girl présente assez bien cette double image : la jeune fille se déplace ou elle veut (la femme mariée a un bébé sur les genoux) elle est bien vêtue (l’autre porte n’importe quoi) elle va au magasin et dépense (l’autre pousse un berceau et pleure) elle reste au lit jusqu’à une heure (l’autre se lève avant le soleil) mais enfin et surtout, elle cherche un homme. Masochisme ? On pourrait presque le croire puisque la condition de l’épousée n’a rien de réjouissant. Mais cette ambiguïté entre le désir de possession masculine et l’appréciation de la liberté d’une fille est au centre de nombreux chants.
Constat tragique : l’amour est souvent décevant car souvent trahi, toujours contrarié, ne serait-ce que par la famille en raison du trop jeune âge de la jeune file. Pourtant le choix ne manque pas : There’s More Pretty Girls Than One, et dans la recherche de ce Good Woman’s Love, le Hit Parade Of Love sait How Mountain Girls Can Love. C’est qu’il y a une fatalité implacable qui attire les hommes vers les sentiments difficiles à éprouver. Till The End Of The World Rolls Round, il semble que le destin d’être un Toy Heart soit lié à ce constat : Born To Be With You. L’état d’âme de l’amoureux est perturbé : Head Over Heels In Love With You, le rêve de rester Rollin’In My Sweet Baby’s Arms vaut bien un Ocean Of Diamonds. Mais même à ce prix-là, l’homme est condamné à se lamenter sur la difficulté de vivre avec sa belle.
Trop d’obstacles sont là pour déprécier l’éventuel bonheur terrestre : que la séparation soit définitive ou pas, volontaire ou pas, le résultat est toujours le même : You’re Not Easy To Forget, Come Back Darling, Will You Be Loving Another Man, I Wonder Where You Are Tonight, I Know What It Means To Be Lonesome, Tell Me Baby Why You Been Gone So Long. Le thème de la séparation revient comme un écho nécessaire : My Darling’s Last Goodbye, The Girl I Left Behind, Last Thing On My Mind. Ainsi que ce soit au niveau du choix, de la rupture, ou de !’expression même des sentiments, une immense mélancolie envahit tout. Ce qui n’empêche pas bien sûr de toujours garder un peu d’espoir et de désirer encore être son Salty Dog !

Heureusement que, face à l’adversité, il y a la musique ! Lorsque on impose son envie (attention parfois Mama Don’t Allow !) l’ambiance est assurée. Avec l’exemple du Banjo on mesure cette joie de la musique : Fire On The Banjo, Banjo Signal, Mocking Banjo, Banjo, Banjo Riff, Banjolina… Cette importance quotidienne de la musique a développé une culture limitée a quelques éléments : les marques, Gibson et Martin pour les instruments, et Martha White pour la farine. Le calcul est simplifié : F5, Gibson 250 ou 800, Martin D18, 28 ou 45. De même l’alphabet est réduit : G, A, D, C, B, parfois B. Flat, E ou F. Rien de bien compliqué apparemment, mais ne nous y trompons pas : la simplicité n’empêche pas la subtilité. Et il faut croire à la complicité de la lune pour embellir les thèmes : Blue Moon Of Kentucky, Dreamy Georgiana Moon, et When My Blue Moon Turns To Gold Again.

Don’t Let Your Deal Go Down : cette chanson pourrait presque servir de philosophie. Pour finir, tentons de grouper quelques mentions éparses que l’on rencontre au Detour d’un couplet. Pas de vacances, sinon celles de la Noël avec Santa Claus et les Jingle Bells. L’année s’écoule au rythme des saisons, ponctuée par bien peu de dates remarquables : outre le 4 juillet, il y a Thanksgiving Day et, pour les violoneux, le Eight Of January. Quelques soldats : Make Him A Soldier, Legend Of The Rebel Soldier et le dansant Soldier’s Joy. Un Indien, Red Wing et une évocation, Cheyenne. Une mention culturelle : « You said you were my Juliet & I was your Romeo ». Enfin, un chant où apparait une protestation : “I’aint gonna be treated this way”, dans Lonesome Road Blues.
Pas de véritable protestation, ni sociale ni politique, est-ce à dire que tout le monde est heureux ? Certes non, mais il semble que le poids de la tradition, de la religion et de la famille conserve un équilibre à la fois nostalgique et limité, comme si ce petit monde vivait isolé, volontairement ou pas, face au reste de l’univers. Laissons aux critiques le plaisir d’expliquer, dénoncer les machistes ou la condition du paysan, justifier les thèmes, et ainsi donner une vision plus savante de cette musique. Il nous suffit de remarquer les convergences, savourer les nuances, pour mieux écouter l’univers si particulier du Bluegrass. Cette musique est trop souvent réduite, en France, au jeu rapide d’un instrumental, pour qu’on ne s’arrête pas sur ce qui en fait ses plus grandes caractéristiques : il témoigne d’une culture, et le plaisir de l’écoute est sans fin, ancré dans un paysage riche et musical. © (Jacques Brémond).

Anatomie d’un groupe de Bluegrass

A Joël Herbach, en souvenir de Back Up
Avertissement : Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé étant à la fois purement volontaire et diablement fortuite, aucune réclamation ne sera acceptée. Lecteur sensible, abstiens-toi.

1°- Règles fondamentales et préliminaires :
a- Toute participation à un groupe n’ a qu’un intérêt : MOI. Les autres ne sont là que pour me mettre en valeur puisque je suis la vedette.
b- Mon instrument étant le plus indispensable, je joue plus fort en souriant pour attirer la légitime attention du public.
c- Mon voisin chante mal, surtout les harmonies, mais c’est le seul qui n’habite pas trop loin pour les répétitions. D’ailleurs on répète chez lui.
d- Le denier disque de Machin-Truc est super, mais je pourrais faire aussi bien avec de bonnes conditions de travail. D’ailleurs je n’écoute presque plus les disques de Machin-Truc… En tout cas, je ne les achète pas!
e- Les quatre règles ci-dessus ne seront jamais exprimées à voix haute, car le Bluegrass est avant tout une musique d’harmonie !

2°- Composition du groupe idéal

  • Un mandoliniste (placé en tête en hommage à Bill Monroe, le père de tous les orphelins). Longtemps il a refusé d’apprendre O Sole Mio, malgré le charme de sa copine qui a fini par le plaquer pour un maçon italien. Introverti, timide, car ne pouvant se cacher derrière un si petit instrument, il peut cependant faire un bon père de famille, habitué qu’il est à bercer sa mandoline. Amateur de chop chop comme un chauffeur de locomotive, il arbore fièrement des chemises hawaiiennes sans manches et n’hésite pas à porter à la fois une moustache et de jolies chaussures. Il met des cierges à Saint Bill, David, Roger ou Andy. Il chante (ténor) quand il arrive à maîtriser le nombre de doigts nécessaires à un si petit manche. En public il s’acharne à tenter un peu de cross-picking à la recherche de l’amateur qui le remarquera. L’élément le plus important du groupe.
  • Un guitariste. Cet ancien scout a appris tout Brassens pour encanailler sa première guitare (une Framus). Il refuse désormais de jouer Jeux Interdits ou Freight Train, ses anciens succès de surboum. Après un détour par Le Pénitencier et Dadi (pouah illisible !) il a économisé pour un médiator et a attaqué le G-Run. Souvent une âme de chef le pousse à chanter lead car il pense ainsi assurer la cohésion du groupe. Il a son tee-shirt fétiche et confond parfois son instrument avec Dolly Parton, surtout après qu’il a vu un Western. Alors il agite sa chevelure au rythme de la Martin Japonaise qu’il a enfin dénichée. L’élément le plus important du groupe.
  • Un banjoïste. Caractériel type, guitariste contrarié, il affronte les rigueurs des onglets et attire, dans sa chemise blanche, les regards des filles, chagrinées par ce plaisir solitaire, tête penchée sur la peau (Five Star). Il refuse de jouer Dueling Banjos, appris en cachette, chante peu, ou alors baryton quand il fait des pompes. Avec trois mesures de F.M.B. il épate le directeur de la MJC et contemple le grand écart de son pouce. Heureusement pour les autres, il démonte tellement souvent son banjo pour quelque hypothétique amélioration du Prewar Sound, qu’on peut glisser quelques mesures de Dawg Music pendant qu’il est impuissant. L’élément le plus important du groupe.
  • Un bassiste. C’est le freudien par excellence. Son instrument, s’il a le corps de sa mère, a la voix de son père. Ambivalent par nature, partagé
    entre la nécessité d’attirer l’attention et sa position à l’arrière-plan. Jadis élément comique (il faut bien compenser le ridicule encombrement de la basse), il n’hésite pas à forcer tout haut en fredonnant lorsqu’il fait croire qu’il improvise sur Grand Father’s Clock, dans des poses de danseur empêtré. Dragueuses, groupies et belles-soeurs, méfiez-vous, le bassiste est parfois une fille. L’élément le plus important du groupe.

3°- Les accessoires
Certains groupes, fortunés au point de pouvoir mobiliser une seconde 4L, se complètent parfois de diverses attractions :

  • Un violoniste. Le plus souvent seul musicien de formation, il lui a fallu quelques années pour s’apercevoir qu’il était difficile de chanter en tenant un archet. Il est alors passé du violon au fiddle avec un regard d’envie vers Stéphane. Il accepte hélas toujours d’exécuter Orange Blossom Special et va parfois jusqu’à jouer en double corde. Costume variable, seule obligation ne pas entraver ce distingué vibrato du poignet acquis par de longues séances d’entraînement solitaire. L’accessoire le plus important du groupe.
  • Un dobroïste. Le timide type, les yeux baissés, qui bouge les genoux en rêvant à une pedal steel. Bien élevé, c’est le seul à manger les deux mains sur la table, il chante peu, ou alors en vague harmonie. Partagé entre les envies d’une main droite qui frôle un banjo imaginaire et une main gauche qui songe au blues, il se berce très facilement de ballades sentimentales, surtout quand le soleil se couche à Hawaii. Il parle peu, habitué qu’il est aux sons qui durent. L’accessoire le plus important du groupe.

4° Moralité :
On a même vu des groupes qui avaient une chanteuse… ce qui montre bien le charme et les limites du Bluegrass. D’ailleurs tout groupe de Bluegrass de chez nous passe son temps à tenter d’en sortir, par Country Rock interposé. La guitare électrique et la batterie ne sont pas loin… mais ceci est une autre histoire ! © (Jacques Brémond, article paru dans Back Up).

MARTY STUART : Songs I Sing In The Dark

Interview “Eyes Wide Shut” par Romain Decoret

John Marty Stuart est né à Philadelphia, Mississippi. Enfant prodige à la mandoline et à la guitare, il commence en 1970 à l’âge de 12 ans avec les légendes country Carl & Pearl Butler, puis avec le groupe de bluegrass des Sullivan Family Gospel Singers. Il tourne ensuite avec Lester Flatt & The Nashville Grass, faisant ses débuts au Grand Ole Opry à 13 ans. Après avoir joué avec le violoniste Vassar Clements, il rejoint le groupe de Johnny Cash dès ses 21 ans avant de se lancer en solo. Musicien inspiré, vocaliste distinctif, songwriter adroit, poète, leader inlassable de ses Fabulous Superlatives, photographe, collectionneur, historien et performer, Marty Stuart occupe une place bien personnelle dans l’univers de la country-music. Bien qu’il soit un traditionnaliste convaincu, il encourage l’expansion en donnant à la country une audience mondiale. Intronisé au Hall Of Fame de Nashville, avec 5 Grammy Awards, Marty Stuart nous parle depuis Nashville de son dernier album, Songs I Sing In The Dark, enregistré en solo et en acoustique…

Hi Marty. D’où est venue l’idée de Songs I Sing In The Dark ?
Je venais de sortir Way Out West, dont le thème était la country-music californienne, de Buck Owens aux Byrds, Gram Parsons et les Flying Burritos Brothers. Puis il y a eu le Covid 19 et le confinement. Je ne pouvais pas laisser une telle catastrophe m’obliger à tout arrêter. Je ne pouvais pas rappeler mon groupe, the Fabulous Superlatives. D’où l’idée d’enregistrer seul, avec ma guitare acoustique. Le titre de l’album, Songs I Sing In The Dark (chansons que je peux chanter les yeux fermés), évoque bien le thème général. J’avais une longue liste de chansons que je chante pour moi-même quand je suis seul. Elles vont de l’obscur aux standards et à certains de mes titres favoris. Jusque là, je n’avais pas vraiment établi cette liste. Quand je l’ai fait, j’ai réalisé que c’étaient de grandes chansons qui devaient absolument être préservées et passées à la postérité. Leurs auteurs et interprètes sont des artistes dont la présence et les textes sont brillants, tout comme les musiciens et arrangeurs. Merle Haggard, Tommy Cash (nb. frère de Johnny Cash), A.P. Carter de la Carter Family, Willie Nelson, Waylon Jennings, Crystal Gayle, mais aussi dans d’autres territoires musicaux avec Johnny Rivers, Tom Petty et Steve Miller. Après cette révélation, j’ai été inspiré et je me suis mis au travail sur l’idée de Songs I Sing In The Dark.

Vous avez innové dans la manière de présenter le tout au public. D’abord sur le web, titre par titre et ensuite en disque. Comment en avez-vous eu l’idée ?
C’est toujours le résultat de ce damné Covid et du confinement. Pratiquement personne ne sortait plus et toute la communication se faisait par le web. Il n’y avait aucune raison de mettre en vente un album physique que personne ne verrait dans les magasins désertés. La solution était d’utiliser mon site et d’autres plate-formes digitales pour le sortir chanson par chanson et maintenir la communication avec les fans de country-music. Le disque sortira cette année, mais j’en ai déjà enregistré un autre, avec les Fabulous Superlatives cette fois.

Quelle est le premier titre que vous avez choisi et mis en ligne ?
Ready For The Times To Get Better, écrit par Jack Moran pour Crystal Gayle. Une de mes chansons favorites depuis longtemps. Je la chante souvent quand je suis seul avec ma guitare et c’est exactement comme cela que je l’ai enregistrée. Le thème est cet optimisme profond de la country-music qui fait que l’on regarde vers des temps meilleurs malgré les tempêtes, les inondations et la désolation. Pour moi, c’est aussi un résumé du thème de ce projet tout entier.

Où avez-vous enregistré ?
Dans le home studio de mon ancienne maison, près de Nashville. J’ai apporté mes guitares acoustiques et des micros de ma collection et j’ai enregistré une vingtaine de chansons. Certaines sont actuelles, d’autres sont mes chansons et d’autres encore sont des standards ou des classiques.

D’où vient Six White Horses ?
De Tommy Cash. En 1969 ma mère m’a emmené avec ma sœur Jennifer assister au Johnny Cash Show au Mississippi Coliseum de Jackson. J’avais onze ans et j’ignorais que je deviendrai ensuite le guitariste de Johnny Cash. Chaque membre du show chantait à tour de rôle : les Tennessee Three, Mother Maybelle, June Carter, Carl Perkins. Quand les spots ont éclairé Tommy Cash, il a chanté sa composition Six White Horses qui traitait des assassinats de John Kennedy, Martin Luther King et Robert Kennedy. Je n’avais que onze ans mais j’ai compris l’image des six chevaux blancs qui tiraient le cercueil de Kennedy du Capitol au cimetière d’Arlington. Quand j’y pense, je vois qui a fallu beaucoup de courage de la part de Tommy Cash pour chanter cela à ce moment particulier, c’était dangereux. Aujourd’hui encore, la chanson a sur moi un effet hypnotique qui me transporte dans le temps, jusqu’à ce show de 1969. Il y a quelques années, j’ai commencé à jouer Six White Horses avec The Fabulous Superlatives et c’est devenu une partie importante du show. Elle peut durer quatre minutes, ou devenir un tapis volant de dix minutes quand on s’y prend bien. Une aventure musicale qui est à la fois une leçon d’histoire et un commentaire social.

Quelle est histoire de One In a Row de Willie Nelson ?
Willie l’a écrite vers le milieu des sixties pour un album chez RCA, Make Way For Willie Nelson. C’est l’autoportrait d’un homme qui évolue vers le monde intérieur au plus profond de son âme. L’architecture musicale du A Team de Nashville est d’une parfaite pureté. Mais c’est l’idée, le texte, l’âme du poète qui est importante ici. J’ai entendu cette chanson pour la première fois voici une vingtaine d’années, longtemps après qu’elle a été écrite et elle m’a suivi depuis, comme un ami fidèle, comme Willie. Une excellente chanson à chanter les yeux fermés…

C’est un peu étonnant de vous entendre chanter Poor Side Of Town de Johnny Rivers…
Dans les Sixties, Johnny Rivers était spécialement populaire dans le Sud. Ses chansons semblaient flotter au gré du vent, sans frontières musicales. Johnny Rivers avait du style. Sa Gibson rouge, ses vêtements, sa “vibe” californienne et spécialement ses radio-hits faisaient de lui le “cat” le plus cool. Je suis devenu un fan quand j’ai entendu son Secret Agent Man et je pense toujours que c’était un de ses meilleurs hits ! Mais Poor Side Of Town , qu’il avait écrite avec l’harmoniciste Lou Asler; est la chanson qui m’a suivi année après année. J’ai toujours aimé la chanter, rien que pour jouer le riff de guitare sur lequel elle est structurée. Quand Johnny Rivers a été invité sur mon show télévisé, je lui ai demandé de jouer Poor Side Of Town et il sonnait super-bien. Cette rencontre est la seule que j’ai eue avec Johnny, un grand artiste, essentiel, qui devrait être intronisé au Rock ’n’ Roll Hall Of Fame. Et Poor Side Of Town est qu’une des nombreuses raisons pour laquelle il mérite cet honneur.

C’est inattendu également de trouver Fault Lines un titre de Tom Petty que vous jouez à la mandoline au milieu de chansons de Merle Haggard, Waylon Jennings, Johnny Cash et Willie Nelson. Quelle en est la raison ?
J’ai toujours dit que j’étais un fan de Tom Petty. En 2014, en tournée au Canada, j’ai acheté son album Hypnotic Eye. Je l’ai écouté sur mon bus et quand Fault Lines (Lignes de séisme) est arrivé, je me suis levé, j’ai monté le son au maximum et l’ai écouté jusqu’à ce que les Fabulous Superlatives commencent à protester. J’ai appelé Tom Petty et son guitariste Mike Campbell et commencé à devenir extatique au sujet de cette chanson. Ils m’ ont laissé faire pendant quelques minutes puis ont dit : “Alors tu aimes ce morceau ?”. On a explosé de rire et continué à rouler. J’ai ensuite eu Mike Campbell comme producteur d’un de mes disques. Quand j’ai enregistré Fault Lines je l’ai appelé pour le questionner sur un accord particulier qu’il jouait. Mike Campbell m’a donné une leçon express et quand j’ai raccroché, j’avais compris. J’ai décidé de l’enregistrer à la mandoline, qui est mon premier instrument professionnel avec The Sullivans, avant que je ne rejoigne Lester Flatt, puis Johnny Cash comme guitariste.

Dans le même ordre d’idée, vous reprenez Space Cowboy de Steve Miller, un morceau de 1968 du Steve Miller Band…
J’avais dix ans en 1968 mais je me souviens l’avoir entendu à la radio et c’était, avec le recul, de la country psychédélique. C’est devenu une réalité l’année suivante quand Neil Armstrong et Buzz Aldrin ont marché sur la Lune. J’ai tourné avec Steve Miller pendant l’été 2019, nous avons beaucoup joué ensemble sur le bus et il m’a appris deux ou trois choses pour jouer cette chanson que j’ai tenu à enregistrer.

Avec sa sœur Jennifer en 1968

Revenons aux classiques Vous revisitez l’époque “outlaw” de Waylon Jennings avec ThisTime ?
Le terme “outlaw” représente l’indépendance, une pensée musicale progressive, mais ultimement la liberté artistique. Le QG du mouvement outlaw était Hillbilly Central, le studio de Tompall Glaser mais les clubs où jouer étaient dans Elliston Place, une rue du West Ends de Nashville. C’est là que j’ai rejoint la parade début 1974. Waylon était le pape du mouvement, le roi des Telecaster Cowboys. Elliston Place était comme Paris dans les années 1920, bohémiens, songwriters, photographes, guitar-pickers, poètes, stars, managers et producteurs. A ce moment-là, Waylon & Willie n’avaient pas encore explosé dans le grand public mais on pouvait ressentir la terre trembler dans cette direction. Waylon a écrit alors des chansons que je considère comme ses meilleures, celles qui lui ont valu le statut de superstar. Lonesome, Ornery and Mean, Rambling Man, Ladies Love Outlaws et The Taker sont de bons exemples. Chacun a sa chanson favorite, mais la mienne est This Time, 2mn26s de splendeur cool, comme ce vieux Waymore (nb. surnom de Waylon Jennings).

D’où vient le choix de Can’t Hold Myself In Line de Merle Haggard ?
C’est de l’humour entre The Hag et Johnny Cash. Johnny chantait I Walk The Line et Merle a décrit sa propre vie dans I Can’t Hold Myself In Line. De la même manière Johnny avait invité Haggard dans son show TV : “Tu sais Johnny, je t’ai vu quand tu as joué à San Quentin. -Ah ? Tu étais là, Merle ?, – Oui, Johnny, j’étais dans l’audience, parmi les prisonniers”. Ils se faisaient toujours des blagues comme ça. Et puis j’adore le son Telecaster des chansons de Merle Haggard.

La partie traditionnelle du répertoire de Songs I Sing In The Dark comprend Smoke On The Mountain d’A.P. Carter & The Carter Family. Comment l’avez-vous apprise ?
J’étais dans le groupe de Johnny Cash avec June Carter. Evidemment je la noyais de questions sur la Carter Family et elle m’a joué entre autres à la guitare les chansons d’A.P. Carter. Smoke On The Mountain est l’essence même du hillbilly de Caroline du Nord, à l’origine de la naissance de la country-music et du bluegrass. Difficile de trouver mieux et c’est resté le morceau que je joue le plus souvent à la guitare.

Skip A Rope est un traditionnel. D’où vient cette chanson ?
J’ai grandi dans le Mississippi et il y avait une console stéréo dans le salon avec un bass-booster qui donnait à la country-music un son fabuleux. La plupart des chansons que j’ai entendues vers 1968 touchent encore mon cœur aujourd’hui. Skip A Rope par Henson Cargill est une de celles-là. Il y avait une dose de cool dans sa manière de chanter qui le mettait à part, au-dessus des autres hits de l’époque. Le A-Team de Nashville lui fournit une fondation musicale rock-solid pendant qu’Henson raconte son histoire. Je l’ai toujours imaginé avec une cigarette allumée dans la main gauche pendant qu’il chante. Quand la prise est finie, il ne reste que de la fumée et des cendres. La chanson est un véritable monument et a été le plus grand hit de Henson Cargill. Rien de ce qu’il a sorti ensuite n’était aussi magnifique. Mais comme me l’a dit un musicien du A-Team : “Après Skip-A-Rope, tu n’as besoin de rien d’autre”.

Jouer Orange Blossom Special seul en acoustique est une performance. Quelle en est l’historique ?
Je le joue depuis l’âge de 12 ans et je peux le faire à la mandoline, au banjo, à la doghouse bass (contrebasse) et à la guitare. Je l’ai joué à 12 ans avec la Sullivan Family, puis à 13 ans avec Lester Flatt. J’ai tourné pendant 4 ans dans le groupe de Johnny Cash et Orange Blossom Special était une partie importante du show. Je me suis inspiré de sa version, Johnny adorait les chansons de trains et celle-là évoque les Okies (originaires de l’Oklahoma) chassés de leurs terres par la sècheresse et les dust-bowls. Ils célébraient le train qui les emmenait en Californie, pays où étaient cultivées les oranges, d’où le surnom du train.

Vous reprenez aussi des titres de votre propre répertoire, Matches, Heartbreak Kind, Honky Tonk, Cry Tomorrow et The Sun Don’t Shine No More. Qu’est ce qui vous a amené à réenregistrer ces chansons ?
Il y aura toujours des critiques bien intentionnés pour dire que ce sont les droits d’auteur, mais en réalité beaucoup d’entre elles proviennent de songwriters que j’apprécie, comme Harlan Howard pour Padre/ The Wall ou Paul Kennerly sur Heartbreak Kind. Matches est celle qui me tient le plus à cœur, elle date de 1987, la pire période de ma vie. J’étais au milieu d’un divorce, je dormais sur le plancher du studio de Cowboy Jack Clement, vivant au jour le jour en évitant les miroirs qui me disaient la vérité sur l’état dans lequel j’étais. Ralph Mooney tenait la pédal-steel, Emmylou Harris était dans les chœurs, Warren Haynes jouait du slide. Charlie Craig & Keith Stegall m’ont apporté cette chanson, Matches. L’ingé-son a trouvé un son classique pour ma Telecaster et nous avons expérimenté un phantom-moment. Le feeling a envahi soudain le studio, il resta quelques instants pendant que je jouais la partie de guitare et il repartit aussi vite qu’il était arrivé. Je n’avais fait qu’une prise et je ne n’aurais pas pu la refaire, même si ma vie en dépendait. Je la joue toujours avec les Fabulous Superlatives et je tenais à l’inclure sur ce disque. La morale est : le mauvais temps passera, chérissez les moments magiques, ayez toujours près de vous une guitare bien accordée et enfin, jouez avec les allumettes (matches). Ça ne vous brûlera pas si vous le faites en Mi majeur !

Vous avez une méthode spécifique de travail musical ?
Non. L’important est de jouer en acoustique avant de passer au reste, pour avoir une idée claire de ce que l’on va jouer. Si je ne le fais pas, je n’arrive pas à me figurer la mélodie et la profondeur du morceau. Le bluegrass et la country-music sont comme le blues et le jazz. Ce n’est pas pour tout le monde. Il faut le vouloir, mais quand tu as attrapé la fièvre, ça te va directement au coeur. Je l’ai attrapée quand j’avais 12 ans, j’avais un mediator de Bill Monroe et à l’école à Philadelphia, Mississippi, personne n’en comprenait la signification, mais je savais que j’avais une fusée dans ma poche.

Quelles guitares acoustiques avez-vous utilisées sur ces chansons ?
Pour les jouer quand je suis seul, les yeux fermés, j’ai deux petites guitares que je garde chez moi, dans le bus de tournée ou dans ma chambre d’hôtel. Une Baby Martin et une Ernie Ball Half Writer’s Guitar. En studio, j’ai apporté une Martin D-28 de 1952 qui a appartenu à Edd Mayfield, un guitariste de Bill Monroe. Marty Lanham l’a montée avec un système Fishman : un micro dans le chevalet et un micro interne pour la stéréo. Mais je n’ai pas utilisé ces micros pour tous les morceaux, la D-28 sonne superbement toute seule devant un Shure. Elle a un “sweet spot”, qui se trouve sur le haut de la rosace, près du manche. Si j’attaque les cordes à cet endroit avec ma main droite, le son est fantastique. Toutes les grandes guitares ont un “sweet spot”, le trouver est le travail d’une vie entière. J’ai aussi pris une D-45 vintage, je peux mettre un micro n’importe où , devant ou sur cette guitare et elle sonne bien. Ma mandoline est une Gibson F-5 de 1972, avec des clip-micros sur les ouïes en “F”, mais là non plus, je ne les ai pas beaucoup utilisés.

Vous êtes également connu pour être un collectionneur de guitares légendaires. Vous en achetez toujours ?
J’essaye vraiment de ne pas trop en acheter. J’en ai laissé beaucoup au musée de la Country de Nashville. J’en suis arrivé au point où j’ai deux stocks, la collection et les guitares de travail. Mais comme tu le sais, de temps en temps, il y en a une qui te touche au cœur. Par exemple, une Martin de collection, il faut que je l’aie pour mes archives.
 
Vous avez un nombre invraisemblable de Télécaster. Laquelle a vraiment le Mojo ?
Je dirais que c’est la Telecaster manche palissandre de Pops Staples, celle qu’il joue dans le film de Martin Scorsese, The Last Waltz. Ce sont Mavis et Yvonne Staples, les filles de Pops, qui me l’ont offerte. C’est un véritable instrument de lumière, une Excalibur de la guitare. Probablement le meilleur Mojo que je pouvais espérer.

Comment avez-vous découvert Clarence White et hérité de sa Telecaster ?
Par son frère, Roland White. Il est responsable de ma carrière. Je l’ai connu quand j’ai commencé à jouer à 12 ans dans le circuit bluegrass. Roland jouait de la mandoline dans le groupe de Lester Flatt, il m’a dit de l’appeler. J’ai mis son numéro dans l’étui de ma mandoline et quand le moment est venu, je l’ai utilisé. Il m’a invité à Nashville, Lester Flatt m’a entendu jouer et m’a offert d’entrer dans son groupe. Je suppose que c’est parce que j’avais 13 ans, plutôt que pour mon jeu. J’ai vécu dans la maison de Roland jusqu’à ce que mes parents viennent à Nashville. Il avait une incroyable collection de disques. Je savais que Roland et Clarence avaient eu un groupe, The Kentucky Colonels, mais il y avait cette pile de disques des Byrds. J’étais étonné et lui ai demandé : « Tu apprécies vraiment les Byrds ? » et il m’a dit : « Well, mon frère joue de la guitare avec eux. » Et c’est comme ça que j’ai découvert Clarence. J’ai essayé de jouer avec un B-Bender, que j’ai demandé à Shot Jackson de monter sur une Telecaster en 1974. Mais je ne trouvais pas le bon son, j’étais dans la bonne zone, mais la guitare de Clarence, c’est autre chose. Bien des années plus tard, Roland m’a arrangé une entrevue dans le Kentucky chez Suzie, la veuve de Clarence. Elle m’a montré la Telecaster 54 avec le B-Bender inventé par Clarence et Gene Parsons, le batteur des Byrds qui était aussi machiniste. J’étais fasciné. Elle m’a proposé de me la vendre pour 1450 $, je lui ai dit que la seule corde de Mi coûtait plus que ça, je lui aurais fait un chèque en blanc si elle l’avait demandé ! Je n’ai pas acheté cette guitare, j’ai juste acheté le droit de l’emprunter. C’est devenu mon premier instrument et j’ai enregistré en 2010, The Studio B Sessions, un album avec ce monument historique. Cette guitare de superpicker a aussi a son propre Mojo. Les deux mécaniques des cordes de Mi Grave et aigu ont été remplacées par des mécaniques de banjo d’Earl Scruggs. Le micro chevalet est un Velvet Hammer du steel-guitarist Red Rhodes. Le corps est de 1954, mais Clarence a changé le manche pour un V-Neck Custom de 69/ 70. Quand je l’ai sur scène, il y a des gens qui ne viennent que pour la voir, comme par exemple un ex-roadie des Byrds qui était au bord des larmes en la voyant sur le stand devant mon ampli. Je lui ai mis la guitare dans les mains, après tout c’est le but ultime de ma collection.

Quelles sont les autres guitares mythiques que vous avez ?
“Hank”, une Martin D-45 d’avant-guerre qui a appartenu à Hank Williams. Neil Young en a une qu’Audrey, la veuve de Hank lui a vendue. Mais celle que j’ai a ensuite été la propriété de Hank Williams Jr, qui l’a revendue à Johnny Cash. Johnny a fait incruster son propre nom sur la 12ème frette. J’avais une guitare originale de Merle Travis et je l’ai échangée contre “Hank” parce que Johnny voulait celle de Merle Travis. Une pièce historique que j’ai déposée au musée du Country Music Hall Of Fame. “Lester” est une Martin D-28 de 1950 que j’ai vu Lester Flatt jouer tous les soirs quand j’étais dans son groupe. Il avait fait monter une plaque de garde extra-large pour parer les coups de médiator quand il jouait en flat-picking. Elle est aussi au musée du Hall Of Fame. Dans mes guitares de travail, j’ai une Martin I-17 de 1932 et des Gibsons plus récentes, une J-200 de 1987 et une J-180 de 1990.

Des guitares électriques aussi ?
J’ai hérité d’une Stratocaster 1983 de Carl Perkins et d’une Gibson Switchmaster ES-511 du Chuck Wagon Gang. “Wayne” est la Jazzmaster 62 Olympic White de Wayne Moss qui l’a jouée sur les enregistrements de Pretty Woman de Roy Big O Orbison, Only Daddy That’ll Walk The Line de Waylon Jennings ou Almost Persuaded de David Houston.

Combien de Telecaster avez-vous ?
Une centaine. Des Esquire de 52, des Tele de chaque année des fifties, des Tele Paisley de 68/ 69 et des Reissues avec le même B-Bender que la Télé de Clarence White. Je suis tellement habitué au B-Bender original de Clarence que toutes les autres Tele me paraissent trop légères.

Vous avez aussi une collection extensive d’artefacts de la country-music. Comment avez vous commencé à les réunir ?
A l’âge de 12 ans, avec le mediator de Bill Monroe dont je te parlais tout à l’heure. J’ai continué avec les cordes des plus grands guitaristes country, puis leurs tenues de scène : la chemise à franges de Hank williams de 1951, le premier costume noir de Johnny Cash de 1955, les boots de Patsy Cline, le costume de Porter Wagoner de 1963. J’ai visité le premier Hard-Rock Cafe de Londres et je me suis dit qu’il fallait faire la même chose pour la country-music. Une grande partie de ma collection est exposée au Country Hall Of Fame de Nashville. Actuellement je vais ouvrir à Philadelphia, Mississippi, le musée de l’Ellis Theater où se trouvent les plus de 20 000 pièces de ma collection. Je suis photographe aussi et les plus grandes stars ont été mes modèles, comme dans l’ultime séance photo de Bill Monroe, peu avant sa mort. Dans le Mississippi, il y a déjà le musée de Tupelo, consacré à Elvis et le musée du blues de Clarksdale. Maintenant il y a dans ma ville natale le musée de la country-music.

Avez-vous une anecdote au sujet de Johnny Cash ?
Avec Johnny, j’ai appris à ne jamais abandonner ce qui est décidé. Même si personne ne s’intéressait à son projet, que ce soit ses enregistrements live dans les prisons ou bien plus tard enregistrer avec Rick Rubin des duos avec Elvis Costello, Johnny continuait sans perdre son interêt original. Et il finissait toujours par gagner ! D’un autre côté, il voyait les défauts en toi et il savait appuyer là où ça fait mal, pour mieux te guérir. J’ai joué avec lui pendant quatre ans et il savait que j’étais crazy au sujet des guitares vintage. Pour me guérir de ça, il a choisi un soir où je jouais sur une Martin de 1932 que j’adorais. Il y avait un kid au premier rang, aussi jeune que moi à mes débuts et Johnny est venu vers moi, a pris ma Martin et l’a donnée à ce gamin. Mais j’ai compris sa leçon, il faut savoir rester détaché. Evidemment, ensuite Johnny m’a échangé sa Martin D-45 de 1943 qui avait appartenu à Hank Williams, contre une Bixby de Merle Travis.

Ph. Alysse Gafkjen

Vous tournez actuellement ?
Au Canada et aux USA. J’ai retrouvé mes Fabulous Superlatives, ils sont pour moi ce que les Driftin’ Cowboys étaient pour Hank Williams, ou les Strangers pour Merle Haggard. Kenny Vaughan est le guitariste, avec Harry Stinson et Paul Martin pour la contrebasse et la batterie. Nous avons déjà enregistré un autre album, en électrique cette fois, prêt à sortir. Notre bus de tournée est déjà passé en 2022 au Texas, en Louisiane à Baton Rouge, jusqu’au Connecticut et ensuite au Canada. © (Interview : Romain Decoret)

Coyothèque

par Romain Decoret

ROCK ’N’ ROLL – Rhythm ’n’ blues, Rockabilly Revival
Par Christophe Brault. (Le Mot et le Reste. 310 p)
Quelques fans de rockabilly détestent Elvis parce qu’il ne portait pas de tatouages et a constamment changé, du rockabilly au rock ’n’ roll puis à une popularité mondiale. Cet ouvrage recense tous les chanteurs de rockabilly et propose de revenir aux origines complexes de ce style musical dont l’influence a nourri toute la seconde moitié du XXème siècle et continue de manière plus discrète, mais passionnante d’exister de nos jours sous forme de revival. L’auteur a été disquaire et connait bien son sujet, allant du boogie au dos-top, au bluegrass et au hillbilly. Une anthologie qui évoque le premier style musical créé par des jeunes pour les jeunes. (© Romain Decoret)
JOHN LEE HOOKER – Boogie-Woogie Anyhow
Par Olivier Renault. (Le Mot et le Reste.359 p)
Démythifiant ce qui doit l’être dans la carrière du Boogie Man, ce livre éclaire la vie nébuleuse de John Lee Hooker, ses stratagèmes, ruses et sauts de côté. L’auteur est libraire à Montparnasse et à l’évidence un fan de longue date, avec une sérieuse collection. Il consigne ici les réactions d’amis et parents du bluesman, les différentes phases de sa vie et son ambition constante de devenir un bluesman reconnu en s’adaptant aux lois du marché tout en restant éminemment singulier. Un excellent travail de recherche. (© Romain Decoret)
JJ CALE – Par Bertrand Bouard (Le Mot et le Reste. 264 p)
Inutile de se repasser After Midnight ou Cocaïne, ce livre entre en détails dans l’univers de John Weldon Cale. De ses débuts de rock ’n’ roller à Tulsa, Oklahoma, son apprentissage du western-swing local et de la country music, sa période hollywoodienne avec Leon Russell, jusqu’à la notoriété apporté par la reprise d’After Midnight par Eric Clapton pour devenir un musicien itinérant, vivant dans une caravane Airline, le rêve de tout hillbilly qui se respecte. Les témoignages sont nombreux, musiciens, amis, épouses, famille. Les artistes influencés sont Clapton, Mark Knöpfler, Tom Petty et bien d’autres. L’histoire d’un homme qui a su vivre libre, loin de la gloriole inutile. L’auteur a compilé ici une masse impressionnante de connaissances et d’interviews exceptionnelles.


ANTHOLOGIE JIM MORRISON – Poèmes, Carnets, Retranscription et Paroles. (© Romain Decoret) (Massot)
Jim Morrison avait laissé derrière lui une oeuvre complète, dont un “Projet pour le livre” découvert après sa mort. Ce livre en est le résultat, créé en collaboration avec les héritiers de Jim Morrison. L’Anthologie rassemble de nombreux inédits, photos, dessins, paroles et poèmes. Poésie épique : quand Jim évoque “la lointaine contrée qu’est Arden” on est emporté vers un univers mythique et légendaire. Ce livre est l’oeuvre la plus complète du leader des Doors. 160 images et photos accompagnent ses écrits, sur scène, en tournée, en studio, en famille ; les paroles de ses chansons ainsi que des pages manuscrites numérisées de ses carnets intimes, publiés pour la première fois. Une oeuvre définitive. (© Romain Decoret)
LE ROCK PSYCHEDELIQUE en 150 figures
Par Philippe Thieyre. (Editions du Layeur. 400 p)
Ce livre explore, sur les cinq continents, les différentes expressions du rock psychédélique de 1965 à 2020, ce qui signifie que l’on y retrouvera aussi bien le Jefferson Airplane que le Grateful Dead ou Country Joe & The Fish mais aussi les récents Tame Impala, Spiritiualized ou Flaming Lips, des groupes US, sud américains ou même tchèques. Hallucinante en page 154, la photo du système d’amplification de John Cipollina de Quicksilver Messenger Service : une tête Fender sur un combo Twin, reliés à deux enceintes Ampeg avec au-dessus des trompes de haut-parleurs en cuivre comme des trombones. Magistral. (© Romain Decoret)
IGGY POP & THE STOOGES – Par Gilles Scheps, Julien Deleglise et Serge Kaganski (Editions du Layeur. 240 p)
Une recréation album par album des disques des Stooges, puis d’Iggy Pop en solo jusqu’à la reformation. Plusieurs interviews et témoignages expliquent le cheminement de chaque disque. Les auteurs sont clairement des fans passionnés de longue date et cela fait toute la différence. Je me souviens qu’au Palais des Sports j’avais posé à Ron Asheton des questions sur le périmètre sonore de ses amplis qu’il concevait comme une pyramide inversée avec un apex de 20 mètres de hauteur. Enchanté par cette question il m’avait alors dit : “tu n’es pas comme les autres journalistes, si les abrutis pouvaient voler, nos conférences de presse seraient des aérodromes”. Dont acte. Quant à Iggy il semble vivre actuellement ce qu’il craignait le plus : la décadence de notre civilisation “comme des Incas marchant dans des cités dont ils ont perdu le secret’. Ce livre peut aider à retrouver le shibboleth… (© Romain Decoret)