
par Dominique Fosse
Trois heures et demie pour avancer de 5 kilomètres du côté de Dijon en raison d’arbres tombés sur l’autoroute, un détour à cause du GPS qui veut absolument me faire passer par Genève, bref douze heures de trajet pour parvenir enfin à La Roche-sur-Foron, la première soirée du festival est déjà commencée… Avec la fatigue, on se dit qu’on serait mieux ce soir à l’hôtel à regarder Simone Biles et Rebeca Andrade se disputer la médaille d’or de la gymnastique artistique des J.O. Et puis, on se rend quand même sur le site de Bluegrass in La Roche et là, en 30 secondes, toute sensation de fatigue s’évanouit. On retrouve des têtes connues, l’ambiance festive, les bénévoles aux petits soins, les bières de toutes les couleurs.

J’ai raté les groupes de stagiaires, les Polonais de Stacja Folk et le début de la prestation de Cisco & the Racecars. Pas si grave concernant ces derniers car la plupart des formations américaines étaient programmées une seconde fois sur la petite scène du midi. Cisco & the Racecars est un groupe original à plus d’un titre. Il est issu d’une association (Jam Pak) fondée dans l’Arizona par Anni Beach pour aider les jeunes en difficulté à s’intégrer à travers une communauté musicale. A 80 ans, elle est là, aux côtés de Christopher Howard Williams, Président du festival, pour présenter le groupe, immanquable avec ses deux longues couettes blanches et ses immenses lunettes. Cisco (Francisco Briseno) est un banjoïste d’origine mexicaine. La mère de la contrebassiste Joelle Tambe-Ebot est Camerounaise. Le guitariste Mark Hicker a 80 ans alors que les autres musiciens ont autour de la trentaine. Le principal chanteur est le mandoliniste Chester Carmer. Il a une bonne voix de ténor bluegrass, puissante. Il chante des standards comme le boogie What’s the Matter With the Mill (une chanson que j’adore), I’ve Been All Around This World, Eight More Miles To Louisville, du Don Reno (Long Gone), du Del McCoury (I Feel the Blues Moving In) et une composition arrangée en newgrass. Cisco passe à la guitare, Mark au banjo clawhammer et Chester au fiddle quand Giselle Lee (fdl) interprète I’ve Endured. Malgré la présence de nombreux standards dans le répertoire, Cisco & the Racecars offre pas mal d’originalités. Fait rare, les Racecars comptent une violoncelliste (Katie Carmer) qui s’intègre bien à l’ensemble. Le violoncelle remplace subtilement la voix de basse dans une version a cappella du gospel Working On A Building, très bien chantée par Chester. Il donne aussi un petit côté Crooked Still à I Ain’t That Lonely Yet (Dwight Yoakam) et de la gravité à une murder ballad comme Katy Dear (Louvin Brothers). Les Racecars ont aussi adapté Milk Cow Blues d’Eddie Cochran. Ce sont de bons musiciens, notamment dans une version convaincante de El Cumbanchero. Fiddle, banjo et violoncelle brillent aussi dans un autre instrumental, New Camptown Races (Frank Wakefield). Cisco est un banjoïste subtil, accentuant des notes choisies dans ses solos. Il joue en style Scruggs sur les instrumentaux, en single string sur un blues, en style boogie dans I Feel The Blues Moving In et plusieurs autres chansons. Alain Kempf m’en voudra si je n’ajoute pas que, sur les refrains, la voix de Joelle Tambe (qui a chanté House of the Rising Sun) se marie à celle de Chester de manière idéale (particulièrement dans Milk Cow Blues). Le fait qu’elle soit ravissante et qu’elle joue de la contrebasse n’a bien entendu rien à voir avec les compliments d’Alain.

Broken Compass Bluegrass est un groupe comme les aime le festival de La Roche-sur-Foron, une formation qui part dans de longues improvisations à la manière de Hickory Project, Frank Solivan & Dirty Kitchen ou Rapidgrass. Ils ont joué deux soirs sur la grande scène et lors de leur second passage, leurs trois premiers titres se sont étalés sur plus de 25 minutes. La moyenne d’âge des quatre musiciens est de 20 ans et ils sont très talentueux (l’album solo de Kyle Ledson Left It All Behind était Cri du Cœur dans Le Cri du Coyote 168 alors qu’il n’avait que 18 ans). Kyle Ledson a joué le premier set à la mandoline et Django Ruckrich à la guitare et ils ont inversé pour le second concert sans que la qualité s’en ressente ! Tous deux (Django surtout) ont des chevelures et des attitudes de guitar hero, des rythmiques newgrass tendance funk rock qui font penser qu’ils ont davantage écouté les Red Hot Chili Peppers que Tony Rice. Les impros sont parfois un peu longues. Autant Kyle Ledson se montre inspiré par les mélodies, autant Django a tendance à fonctionner sur des plans spectaculaires et souvent virtuoses mais moins musicaux. La violoniste Mei Lin Heirendt participe aussi aux joutes instrumentales de ses deux partenaires, souvent en duo avec l’un des deux, notamment dans sa charmante composition instrumentale Circustown. Elle utilise fréquemment une pédale de phasing (les trois musiciens jouent avec un rack d’effets). Kyle est le chanteur principal du groupe. Il est aussi le plus énergique et c’est ce qui convient au style newgrass/ jamgrass de Broken Compass Bluegrass. En plus de plusieurs compositions (dont les excellents Alien Song en ouverture du premier set et Appear tiré de son album solo), il interprète très bien All Aboard repris à Del McCoury, une chanson en hommage à Jerry Garcia et Travellin’ Teardrop Blues de Shawn Camp (également enregistré par McCoury) avec une impro à la mandoline fine et précise et un bon duo instrumental avec Mei Lin. Cette dernière a moins de présence vocale. Elle a un joli timbre et ne manque pas d’énergie dans Maggie’s Farm (Dylan) et sa composition Fairies & Lightning mais sa voix est trop fluette par rapport à la puissance du groupe dans Ghost on That Train. Elle interprète joliment Crooked Tree de Molly Tuttle. La voix de Django est moins agréable. Il chante plusieurs titres en duo avec Mei Lin dont Midnight Rider. Le discret mais très efficace contrebassiste Sam Jacobs chante So Many Miles, une composition de Billy Falling, le banjoïste de Billy Strings, prétexte à de nombreuses improvisations. Les deux sets de Broken Compass Bluegrass ont été très intenses. Après leur premier concert, le public était survolté et on craignait un peu (beaucoup en fait) pour le groupe qui suivait, chargé de clôturer la soirée du jeudi

Les rangs se sont en effet clairsemés dès les premiers titres du groupe norvégien Buster Sledge, du bluegrass tendance folk, trop tranquille après la tornade Broken Compass. Mais ceux qui sont partis ont eu tort. Après quatre titres calmes juste entrecoupés d’un swing, il y a eu une chanson plus énergique qui a capté l’attention du public et lui a permis de découvrir ensuite le bluegrass intimiste de Buster Sledge, les compositions délicates de son fiddler et chanteur californien Michel Barrett Donovan. Sa voix, le trio vocal avec le banjoïste Mikael Jonassen et le guitariste Jakob Folke Ossum sont très doux, peut-être trop pour la grande scène du festival à cette heure tardive. Ils ont montré davantage de puissance avec le gospel en quartet a cappella The Rain. Au fur et à mesure du concert les musiciens ont multiplié les improvisations dans un style très différent de Broken Compass, plus jazz, au moins dans l’esprit. Mikael Jonassen en particulier est un banjoïste très inventif. Le concert de Buster Sledge a été d’autant plus agréable qu’ils présentent leurs morceaux avec un humour plein d’autodérision. Ils ont joué un second set sur la petite scène le dimanche que j’ai malheureusement manqué. Alain Kempf m’en voudra si je n’ajoute pas qu’il avait prêté son instrument au très bon contrebassiste Vidar Starheimsaeter.

Le vendredi, je n’ai pas trouvé beaucoup d’intérêt au bluegrass classique des jeunes Anglais The Boatswain Brothers and Pitch Hill Boys. Ils jouent le jeu des groupes traditionnels avec leurs chapeaux, leurs chemises et leurs cravates. Je regrette qu’ils n’interprètent presque que des standards (Down the Road, Matterhorn, Dark as a Dungeon, How Mountain Girls Can Love). Le seul titre récent est Lefty’s Old Guitar (JD Crowe) malheureusement chanté dans une tessiture trop basse par le banjoïste Oscar Boatswain. Il s’en est mieux sorti pour Matterhorn et Julie Ann (Quicksilver) mais dans l’ensemble les chants sont très moyens. Bons musiciens mais prestation qui manquait de personnalité.

Bluegrass Cwrkot joue le même genre de bluegrass que les Boatswain Brothers. Eux aussi arborent chapeaux de cow-boys et cravates. Mêmes qualités instrumentales et mêmes carences pour les chants mais leur répertoire plus recherché et l’absence de temps morts entre les morceaux rendent leur prestation plus convaincante. Ils mettent le public dans leur poche en lui demandant de prononcer le nom du groupe (quelque chose proche de blougrass tzvroukot). A part une version speedée de Shady Grove, ils n’interprètent que des titres peu connus comme Hard Times Poor Boy, Where The Smoke Goes Up, Born To Be With You (JD Crowe) ou des compositions parmi lesquelles un bon instrumental du banjoïste Petr Brandejs et Thank You Scruggs & Flatt qu’ils enchainent avec The Martha White Theme. Petr Brandejs joue un bon style Scruggs. Marek Macak est un mandoliniste énergique et précis qui joue parfois dans le style de Bill Monroe. Le jeune fiddler Jirka Loun a eu des débuts laborieux mais il a rapidement montré de belles qualités. Le guitariste Slavek Podharsky ne fait pas oublier Jan Hombre, chanteur historique de Bluegrass Cwrkot qu’il a remplacé il y a quelques années. Marek Macak s’est taillé un beau succès en s’essayant au yodle.

Lluis Gomez Bluegrass Quartet a beau être une nouvelle formation, c’est un peu le club des habitués du festival de La Roche-sur-Foron. Ce doit être la quatrième ou la cinquième fois que le banjoïste espagnol Lluis Gomez et son inséparable contrebassiste Maribel Rivero se produisent à La Roche, accompagnés cette fois de Raphaël Maillet, fiddler français qu’on voit sur scène presque tous les ans. Quand il ne fait pas partie d’un groupe programmé, il remplace au pied levé un musicien absent ou il est invité par un autre artiste pour jouer un ou deux titres. Quant au quatrième membre du groupe, Ondra Kozak, c’est tout simplement le recordman des participations au festival (il a gagné quatre fois feu le concours de groupes avec quatre formations différentes). C’est la treizième fois en dix-neuf éditions qu’il est présent, cette fois à la guitare.
Le quartet entame le set par T’ho Vaig Dir!, originale composition instrumentale de Lluis tiré de Dotze Temps, récent album du quartet. Ondra chante deux autres titres de ce disque, le classique Walk On Boy et une version en tchèque de Polka on the Banjo (Zradny Banjo). D’abord on ne voit pas bien l’intérêt de chanter l’adaptation tchèque d’une chanson américaine ailleurs qu’en Tchéquie et puis ça devient sympa quand Raphaël et Maribel chantent eux aussi en tchèque le refrain avec Ondra et encore plus quand Ondra chante le troisième couplet en espagnol ! Cory Walker rejoint le quartet pour une version de Dora (instrumental composé par Lluis au décès de sa mère) à deux banjos et deux fiddles (Raphaël et Ondra). C’est ensuite le tour de Chris Luquette de venir ajouter sa mandoline pour l’instrumental le plus bluegrass du set, Fugint de Barcelona, autre composition de LLuis. Le groupe reprend Grant por Bulerias et La Flor, deux excellents instrumentaux de Flamengrass, l’album de fusion flamenco-bluegrass que Lluis était venu présenter sur cette même scène il y a deux ans. Le violon de Raphaël a parfois des sonorités andalouses sur plusieurs chansons en espagnol très bien interprétées par Maribel (Anda, Jaleo notamment). Tous les morceaux sont très bien arrangés (et très bien joués, mais ça va sans dire avec de tels musiciens) avec de nombreux passages en duo (certains avec la contrebasse). Lluis Gomez a de l’humour. On croit entendre Roberto Benigni quand il parle en français. Ils terminent de manière inattendue par Diamonds, une chanson de Rihanna interprétée par Maribel avec la toute jeune Carla Saña. Lluis Gomez Quartet, la plus belle réussite de l’Europe du bluegrass.

Rick Faris apparaissait cette année comme la tête d’affiche du festival pour avoir été pendant onze ans l’un des deux chanteurs de Special Consensus. C’est la période pendant laquelle le groupe de Greg Cahill a connu sa plus grande popularité avec plusieurs trophées IBMA à son actif dont l’album de l’année 2018 (Rivers and Roads) et la chanson de l’année 2020 (Chicago Barn Dance). Ses deux premiers albums solo parus depuis ne m’avaient cependant qu’à moitié convaincu, les morceaux de bluegrass contemporain qui semblent avoir sa préférence me paraissant moins réussis que les titres arrangés en bluegrass classique.
Sur la scène de Bluegrass in La Roche, comme chanteur, Rick Faris a excellé dans tous les styles, du bluegrass contemporain (Deep River) aux tempos qui dépotent (The Moonshine Song) en passant par le countrygrass (What I’ve Learned), le blues (If The Kansas River Can) et des titres où sa voix s’envole (Topeka Twister). Il rend hommage à Tony Rice qui lui a inspiré de chanter le bluegrass avec Free Born Man. Il doit aussi beaucoup aimer Del McCoury dont il interprète deux titres (The Mountain Song et Evil Hearted Woman). Si Rick Faris est si performant, c’est aussi qu’il est très bien accompagné. Son frère Jim Bob est le contrebassiste dont rêvent tous les musiciens bluegrass, un jeu simple mais un son bondissant qui fait avancer le groupe tout le temps et c’est (évidemment s’agissant de deux frères ?) un partenaire vocal idéal. Il y a également une grande complicité avec Chris Luquette, venu plusieurs fois à La Roche-sur-Foron comme guitariste de Frank Solivan mais présent cette fois à la mandoline où il se révèle tout aussi excellent, avec une belle énergie, des solos dans le style de Bill Monroe et d’autres plus modernes. La complicité des frères Faris et de Chris Luquette est telle que le quatrième membre du groupe, le banjoïste Eli (prononcez Ilaï) Gilbert qu’on a vu brillant l’an dernier avec Missy Raines parait presque effacé. C’est pourtant un bon soliste comme il le montre dans le seul instrumental du set, identifié par Jean-Paul Delon comme Shuckin’ the Corn (Philippe Ochin, qui avait suggéré Randy Lynn Rag, en est quitte pour une tournée). Jim Bob utilise son registre de baryton pour chanter du Johnny Cash (Folsom Prison Blues). Chris Luquette interprète le classique de Bill Monroe Why Did You Wander sur les chapeaux de roue, un morceau qui rappelle de bons souvenirs à Philippe Ochin qui l’a chanté avec Sam Bush au festival de Toulouse en 1982 et que Jean-Paul Delon a chronométré à 170 bpm (les spécialistes apprécieront). Rick Faris surprend tout le monde (sauf ceux qui ont son dernier disque) en terminant son set par une adaptation de The Power of Love de Huey Lewis. Le quartet y fait étalage de toute sa puissance tant vocale qu’instrumentale. Blue Night de Hot Rize en rappel, c’est la cerise sur le gâteau.

Blue Quitach avait joué au festival en 2013. Depuis, le groupe nîmois est devenu New Blue Quitach avec l’arrivée du mandoliniste Bernard Minari, un des rares spécialistes français de la musique new acoustic (Anouman, Mando Duo). On retrouve à ses côtés le fondateur du groupe Erick Millet au banjo et Benoît Robbe à la guitare et au chant. Pour ce concert, Jean Mo Lassouque, convalescent, a laissé sa place à Jean-Paul Jamot à la basse. Comme l’ancienne version du groupe, New Blue Quitach présente un répertoire varié avec deux bons instrumentaux écrits par Erick, un instrumental de mandoline new acoustic mené de main de maître par Bernard, du bluegrass classique (Mary Ann de Jimmy Martin, Kentucky Girl de Charlie Moore, Lonesome Wind de Ronnie Bowman, l’instrumental Daybreak in Dixie), des adaptations du répertoire rock (Walk of Life de Dire Straits, Bad Moon Rising de Creedence Clearwater Revival) et country (Jenny Dreamed of Trains de Vince Gill). J’ai bien aimé la voix de Benoît dans Blowin’ in the Wind (d’un célèbre prix Nobel) mais ce que j’ai préféré ce sont les deux chansons en français. La présence de chansons françaises dans leur répertoire n’est pas nouvelle mais La Fleur aux Dents (Joe Dassin) convient magnifiquement à Benoît et New Blue Quitach nous a proposé un très joli arrangement de La Légende Oochigeas, une émouvante chanson de Roch Voisine. Ils ont terminé leur prestation par Mama Tried de Merle Haggard chanté par une invitée, Nathalie, avec le concours de leurs amis Thierry Loyer, Daniel Portales et Thierry Lecocq.

Les concerts du samedi midi ont débuté avec les profs du stage soit Patrick Peillon et Jimmy Josse (gtr), Thierry Lecocq et Raphaël Maillet (fdl), Dorian Ricaux (mdo), Alain Kempf (cbss), Thierry Loyer (dob) et Gilles Rézard (bjo). Ils se succèdent au chant : Long Gone par Patrick, un countrygrass par Jimmy, Tennessee Waltz par Raphaël et une courte et dynamique version de Cotton Eyed Joe par Thierry avec le duo de fiddles. Ils jouent aussi plusieurs instrumentaux dont Morning Drive composé par Gilles Rézard et Slipstream de son collègue Béla Fleck (c’est classe d’être collègue avec Béla Fleck). Ils montrent qu’ils sont à la pointe de l’actualité en reprenant A Muse tiré du récent album du dobroïste Andy Hall où, en plus de Thierry, Alain s’illustre en prenant deux solos à la contrebasse.

Après Broken Compass et Rick Faris Band, mon troisième coup de cœur de cette édition 2024 de Bluegrass in La Roche aura été pour Tricyclette. C’est un trio (comme peut le faire penser le nom du groupe) qui ne pédale pas dans la choucroute. Il est composé d’Isabelle Groll (gtr), Christophe Constantin (mdo) dit « Tof » et Jean-Paul Delon qui a délaissé sa guitare pour une mini-basse à cordes en silicone dont il se sert de façon magistrale. Tous trois ont une longue expérience d’artistes bluegrass mais ils s’en démarquent avec Tricyclette dont le répertoire est exclusivement composé de chansons françaises. En fait, le concept est le même que celui de Chapeau de Paille, autre trio dans lequel Tof et Isabelle étaient accompagnés par le contrebassiste Hubert Dubois et qui avait joué sur cette même scène en 2016. Tof et Isabelle se relaient au chant, parfois dans la même chanson (Maman Papa que Brassens chantait avec Patachou). Ils sont tous les deux excellents. Il y a de jolies harmonies vocales en duo et en trio, en particulier quand Jean-Paul amène des notes bleues jazzy dans les refrains (Ménilmontant, A Bicyclette). Sa basse fait groover Sidonie a Plus d’un Amant (Brigitte Bardot) au milieu duquel Tof place un instrumental bluegrass. Le répertoire est constitué de chansons plutôt connues mais j’ai quand même découvert grâce à Tricyclette Julie de Marcel Amont et Le Vélo Bleu d’Eric Toulis, une valse swing qui mêle humour et nostalgie, bien représentative du trio. Je gage que tout le monde ne connaissait pas non plus Le Gérontophile de Bernard Joyet, très bien interprété par Tof. Raphaël Maillet rejoint le trio pour enflammer Ménilmontant avec une belle impro de violon. Bourvil, Gainsbourg, Eddy Mitchell sont également au menu de ces 45 minutes de chanson française qui sont passées beaucoup trop vite.

Le premier groupe de la soirée nous est venu d’Italie. Marco Ferretti joue habituellement de la guitare avec Silvio, son banjoïste de père, dans Red Wine, le plus célèbre groupe bluegrass italien. Icaro Gatti joue du banjo avec Massimo, son papa mandoliniste dans Bluegrass Stuff, autre formation bluegrass transalpine bien connue. Que font les fils Ferretti et Gatti quand ils se rencontrent ? Ils forment un nouveau groupe bluegrass bien évidemment, qu’ils baptisent Blue Weed, une jolie trouvaille pour nommer une formation de jeunes musiciens, un peu trompeuse cependant car on s’attendrait à un jam band ou du newgrass. Or, Blue Weed joue du bluegrass contemporain avec un solide ancrage dans la tradition comme en témoignent des reprises des Stanley Brothers (Think of What You’ve Done) et de Larry Sparks (Timberline). Ils rendent hommage à Tony Rice avec Never Meant To Be, une des rares chansons qu’il ait écrites et parue tardivement (2008) sur la compilation Night Flyer. Apparemment, ils apprécient aussi beaucoup Tim O’Brien puisqu’ils reprennent sa composition Turn The Page Again et son arrangement de Señor (Bob Dylan). Le chanteur, Francesco Mona, joue de la guitare mais aussi du dobro. Il a une jolie voix douce dans une tessiture typique du bluegrass (Blue Weed interprète la plupart des chansons en si ou si bémol). Dans cette formation, Marco Ferretti joue du banjo et Icaro Gatti de la basse électrique (à ses débuts, il avait intégré Bluegrass Stuff à la contrebasse). Le quatrième membre du groupe est le guitariste Matteo Camera qui se paye un joli succès personnel sur scène avec ses solos aériens, mais tous les musiciens de Blue Weed jouent très bien. Chris Luquette amène un surcroit d’énergie à leur prestation en les rejoignant avec sa mandoline le temps d’un instrumental.

Le trio Taff Rapids vient du Pays de Galles mais le banjoïste Darren Edens est Canadien et le violoniste David Grubb est Ecossais. Ils déploient une belle énergie, la plupart des tempos sont rapides. Leur prestation a cependant été inégale. Ils ont tendance à confondre vitesse et précipitation dans leurs instrumentaux au point de gâcher Jerusalem Ridge, peut-être parce qu’ils ont joué sans bassiste (apparemment ils en ont un d’habitude). Je n’ai pas beaucoup aimé la voix de Darren Edens, nasillarde au point d’en être caricaturale. En revanche, le guitariste Sion Russell Jones a une voix claire, une tessiture de tenor et du punch. Il a notamment chanté deux titres en gallois (Dacw’ Nghariad et un autre morceau au titre encore moins identifiable) et des compositions parmi lesquelles Hondo Monco, mélange de bluegrass et d’une chanson comme Day-O (Harry Belafonte) avec des chœurs façon hymne tribal, qui a été la chanson la plus originale du set.

Les Suédois de Happy Heartaches savent mettre l’ambiance. Pour commencer, ils nous ont proposé de jouer à un jeu où tout le monde peut gagner. Ils jettent un de leurs CDs dans la foule (c’est là qu’on constate qu’un CD vole très bien : plus de 20 mètres en rase-têtes pour atterrir pas loin de la sono de façade). Celui qui l’a attrapé l’a gagné. Et tous les autres peuvent également le gagner en allant le leur acheter à la fin du concert ! Ils ne s’appellent pas Happy Heartaches pour rien. Beaucoup d’enthousiasme, de bonne humeur. A ce moment du festival, c’est de loin la formation qui communique le mieux avec le public. Happy Heartaches est un groupe mixte, deux (jeunes) hommes et deux (jeunes) femmes et ils ont la chance de compter trois bons chanteurs lead, Alicia Jardine (mdo, bjo), Brita Björs (cbss) et Max Tellving (gtr) aux voix différentes (douce pour Alicia, légèrement éraillée pour Max, pleine d’entrain pour Brita). Le fiddler Albin Elkman participe aussi aux harmonies vocales. Ils interprètent un gospel en quartet a cappella que je n’ai pas trouvé réussi mais réussir l’amalgame des voix masculines et féminines dans ce type d’exercice est difficile. C’était le seul moment faible de leur set. Ça sonne assez old time quand Alicia est au banjo parce qu’elle joue en style clawhammer (sur le classique Cindy et Razors, un traditionnel bien chanté en duo par Brita et Max). Ça se rapproche du bluegrass quand elle est à la mandoline, et encore plus quand Marco Ferretti les rejoint pour deux chansons où il est en terrain connu, Señor qu’il a joué deux heures auparavant avec Blue Weed et à nouveau, un titre de Tim O’Brien, Up Down the Lonesome Road. Les Happy Heartaches sont aussi de bons musiciens, en particulier Albin qui nous a joué une jolie composition mélancolique de style folk intitulée Ransätertraumat (j’ai vérifié, si vous tapez ce titre sans faire de faute dans YouTube, vous tombez directement dessus).

East Nash Grass, formation composée de jeunes virtuoses s’étant au départ retrouvés pour des rencontres informelles dans un bar de l’est nashvillien (d’où leur nom), était le groupe vedette du samedi soir. On a été un peu (voire beaucoup) déçus de constater l’absence de Gaven Largent, le dobroïste (ex-Blue Highway), qui est aussi, selon moi, le meilleur chanteur du groupe (cf. Les Chroniques du Cri du Coyote de juillet dernier). On a aussi vite compris que ce n’était pas Jeff Picker qui tenait la contrebasse comme annoncé mais Jeff Partin. Mais, l’un dans l’autre, remplacer le contrebassiste de Ricky Skaggs par celui de Rhonda Vincent, il n’y a pas réellement de quoi se plaindre. Juste dommage que Partin n’ait pas profité de l’absence de Largent pour jouer du dobro car il excelle aussi sur cet instrument. East Nash Grass a joué quelques classiques (Toy Heart enflammé par le violon de Maddie Denton, Nashville Blues, I Ain’t Broke But I’m Badly Bent, Hop High, She’s No Angel de Kitty Wells). Rien d’extraordinaire côté chants. Harry Clark (mdo) a un style très décontracté qui va bien à Papa’s on the Housetop mais qui est parfois lancinant (Starlet Iris). Maddie Denton manque de nuances (Take Me Back to Tulsa, la valse A Few Old Memories de Hazel Dickens). Jeff Partin a un registre de tenor qui mériterait d’être utilisé sur un répertoire plus original que I Ain’t Broke ou Colleen Malone de Hot Rize. Les meilleures interprétations sont celles du guitariste James Kee dans Shotgun Boogie (un vieux tube de Tennessee Ernie Ford en 1950) et How Could I Love Her So Much (Johnny Rodriguez) qui était un des meilleurs titres de leur album Last Chance to Win. Rien d’extraordinaire côté chants donc mais rien de mauvais non plus et les refrains en duo ou en trio sont bien en place. Et on vient surtout écouter East Nash Grass pour la partie instrumentale. Ils affectionnent les tempos boogie qu’ils boostent avec énergie. Beaucoup de variations et d’impros autour de la mélodie. Le banjoïste Cory Walker est beaucoup plus aventureux dans ses interventions qu’il ne l’était l’an dernier quand il accompagnait Tim O’Brien. Harry Clark est un mandoliniste au jeu très précis chez qui l’improvisation semble être une seconde nature. Jeff Partin a également pris plusieurs fois sa chance en solo au cours de la soirée. Le répertoire de East Nash Grass est exclusivement bluegrass (ou vieille musique country) à part un instrumental dans le style new acoustic qui pourrait être de David Grisman mais que je n’ai pas identifié. Les autres instrumentaux étaient des fiddle tunes dans lesquels Maddie Denton s’est montrée brillante, notamment dans sa composition Jenna McGaugh. East Nash Grass a rejoué le lendemain sur la petite scène avec un répertoire en grande partie différent. Cory Walker était en forme (Foggy Mountain Top). Maddie Denton m’a semblé chanter mieux que la veille (My Window Faces The South). Le public, tout près, leur a fait un triomphe.

La soirée de samedi se clôturait plus calmement avec Mad Meadows. Ils ont d’ailleurs débuté leur set par une valse, ce qui est rare pour un groupe bluegrass. Cette formation très internationale (USA, Allemagne, France) était au départ un duo constitué de Edward Fernbach (mdo) et Beni Feldmann (gtr) et tous deux demeurent au cœur de la musique de Mad Meadows. Ils chantent intégralement en duo des chansons comme That’s How I Can Count On You (Jimmy Martin) et I Just Think I’ve Gone Away (Stanley Brothers). Ils sont les principaux chanteurs du groupe. Et quand c’est Susanne Sievers (fdl) ou Frank Benn (dob) qui chante, c’est moins bien. Fernbach est aussi l’auteur des instrumentaux (Peacock’s Perch, Hummingbird Waltz). Avec sa mandole, il amène une touche inédite à des chansons connues comme Nellie Kane (Hot Rize) et Rock Salt and Nails, le morceau du concert que j’ai préféré. Notre coyotesque Alain Kempf à la contrebasse a dynamisé (entre autres) Hey Porter de Johnny Cash. Mad Meadows affiche encore un répertoire de choix avec des titres de John Prine (Paradise, Spanish Pipedream) et John Hartford (Steam Powered Aereo Plane).

Le dimanche, le festival reprenait à l’heure de l’apéro avec le groupe lyonnais 100% féminin Cow Comino Train. Les quatre jeunes musiciennes ne sont pas les plus virtuoses qu’on ait entendues à La Roche mais elles séduisent le public par l’originalité de leurs arrangements, de leur répertoire et une jolie complémentarité vocale. Myriam alterne mandoline et fiddle, Caroline guitare et banjo (dans un style frailing peu répandu), Noémie utilise souvent l’archet sur sa contrebasse et Coraly joue de l’harmonica. Elles commencent par un classique, Shady Grove, entamé en quartet a cappella. Elles alternent en lead dans plusieurs chansons. Dans Hey Brother (Dan Tyminski), elles chantent même toutes les quatre chacune leur tour. Caroline interprète Over The Line de Molly Tuttle, Myriam Randall Collins de Norman Blake. La chanson la plus intense de leur set, interprétée avec énergie par Coraly, a été leur adaptation intelligente de Time de Pink Floyd avec un arrangement ciselé entre l’harmonica, la contrebasse et le fiddle et une jolie fin dépouillée. En dehors de leurs compositions, les groupes européens jouent presque exclusivement des titres venus des Etats-Unis. Cow Comino Train fait preuve d’originalité en reprenant Stealin’ Peaches de Martino Coppo (du groupe italien Red Wine). Même répertoire recherché pour les chansons avec Brighter Every Day de Trout Steak Revival interprété par Noémie en rappel et plusieurs titres que je ne connaissais pas mais qui ont tous contribué à la réussite de la prestation de Cow Comino Train.

Le groupe qui suivait était également exclusivement féminin. Cow Comino Train nous avait mis en appétit en annonçant être très honorées de jouer avant Blue Lass. Les univers musicaux des deux groupes sont proches mais Blue Lass est à la fois plus old time avec la banjoïste Ruth Eliza qui joue un excellent style clawhammer et plus bluegrass avec le reste de la formation typique de ce style, dont une guitariste, Holly Wheeldon, qui prend sa chance en solo, ce qui n’est pas habituel en old time (mais qui se voit de plus en plus). Les filles de Blue Lass sont anglaises à l’exception de Stéphanie Colin (cbss) qui, par ailleurs, présentait les groupes sur la grande scène en alternance avec Philippe Ochin. Il ne s’agissait pas d’un remplacement de circonstance. Stéphanie accompagne régulièrement Eliza, Holly, Abbey Thomas (mdo) et Jeri Foreman (fdl) y compris en Grande-Bretagne. Au niveau instrumental, les quatre solistes sont remarquables. Elles ont pourtant joué peu d’instrumentaux, Frosty Morn (Doc Watson) enchaîné avec une chanson écrite par Ruth, et surtout une très délicate composition de Abbey, End of the Night Waltz. J’ai particulièrement aimé le fiddle mais toutes les musiciennes sont à féliciter. Vocalement, c’est moins abouti. Ruth a chanté Fall on my Knees d’Abigail Washburn (quand une femme joue du banjo clawhammer, elle est forcément fan d’Abigail Washburn), et une de ses compositions, Between the Coal Mines. Holly a interprété Blue Night de Hot Rize et Abbey Crooked Tree de Molly Tuttle. Les harmonies vocales étaient plutôt réussies et l’accompagnement partout excellent.

Quand un chanteur comme Glen Campbell a neuf enfants (en quatre mariages), il y en a presque forcément un qui est doué pour la musique. Ashley Campbell a non seulement montré des dons mais également beaucoup de personnalité avec le duo Campbell / Jensen qu’elle forme avec le guitariste Thor Jensen. Ashley a une voix à la fois douce et acidulée qui se marie à merveille avec celle de Thor (Perfecty Alright, La Bête) qui est lui aussi un très bon chanteur. Elle joue du banjo dans tous les styles, clawhammer (l’instrumental Edge of the World), frailing (Run With You), picking bluegrass et invente son propre style quand les chansons l’exigent, jouant en picking par touches et brossant les cordes selon son inspiration (Exit Zero). Ashley et Thor ont chanté Gentle on my Mind (la chanson de John Hartford que Glen Campbell a été le premier à rendre populaire – plus que populaire, un tube !). La veille, sur la petite scène, Ashley avait aussi interprété Lovesick Blues (Hank Williams) que chantait souvent son père. Le répertoire du duo est cependant essentiellement constitué de compositions très intéressantes comme le blues jazzy It’s Really Beautiful, le chaloupé Goodbye Cowboy ou If I’m Gonna Live A Long Time inspiré par Leon Redbone. J’ai regretté que les solos de guitare de Thor Jensen ne soient pas toujours dans le style des chansons, mais on a rarement vu un duo tenir la grande scène de Bluegrass in La Roche comme Ashley Campbell et Thor Jensen.

Chanteuse bretonne à la tête d’une formation bluegrass typique, Morgane G a un univers musical beaucoup plus vaste, fruit de ses nombreux voyages à travers la planète. Le répertoire de son set est composé des six plages de son EP Horizons paru en 2023, soit cinq chansons en français et une en espagnol, complétées par des titres en anglais. Gracias A Ti, composée par son guitariste Jack de Almeida, est une jolie chanson au rythme latin. Les deux ballades en français, Aldebaran et surtout Graine du Vent, figurent parmi les meilleurs titres du set. Méridienne de l’Aube et Louve sont plus rythmés, Le Bal a carrément un rythme bluegrass. Les chansons en anglais couvrent le même spectre des rythmes, jusqu’au newgrass pour I’m Gone Away (malheureusement trop brouillon). Morgane G présente curieusement I’m Gonna Make It After All comme un titre d’Alison Krauss alors que cette chanson country créée par Johnny Rodriguez à la fin des années 70 a bien connu plusieurs versions bluegrass (Spectrum, Amanda Cook, Phil Leadbetter) mais il ne me semble pas l’avoir entendue par Alison Krauss. Morgane G chante bien mais c’est surtout la qualité des duos et trios vocaux avec la violoniste Johanne Kernin et Jack de Almeida qui impressionne. La rythmique est très en avant, surtout la guitare (Félix Masson à la contrebasse). Le violon passe bien mais le banjo d’André Derennes est très en retrait (et il n’a pas un son formidable). Ça convient bien aux arrangements des ballades mais on aimerait l’entendre davantage quand il est en solo sur les titres les plus bluegrass. Un concert qui a surtout valu par les chants (et le répertoire), à l’inverse de pas mal de prestations cette année.

Le festival bluegrass de La Roche-sur-Foron s’achève fréquemment avec un groupe festif. Cette année, ce rôle était tenu par Mary Lee Family Band, formation irlando-brésilienne basée à Berlin, mais ils n’étaient programmés qu’en antépénultième position. Mary Lee est la chanteuse guitariste, tatouée des pieds à la tête. Le groupe ne s’appelle pas Family Band par hasard puisqu’elle est accompagnée par son mari Mauro à la batterie et au washboard et son fils Patrick à la contrebasse. Le pirate Daren Stieglitz à la mandoline et le banjoïste Lemmy qui remplaçait la violoniste irlandaise Sorcha (problème de poignet) doivent être de lointains cousins. La batterie sur le premier instrumental, l’accompagnement furieux et le chant à l’arrache de Mary Lee sur la chanson qui a suivi ont rapidement fait fuir les tenants du bluegrass traditionnel et les oreilles sensibles. Quand Mary Lee ne chante pas, c’est Mauro qui prend la relève avec une voix réellement inquiétante (entre Tom Waits et Beetlejuice). Le mandoliniste et le banjoïste ont une technique qui tient plus du folk irlandais que du bluegrass, le son du banjo est complètement pourri mais on s’en fout. Dans ce genre de formation, c’est l’énergie qui compte. Et on a effectivement eu droit à une version très énergique de Mama Don’t Low rebaptisée Mama Loves Playing Around Here (parce que Mama Mary Lee aime la musique), Pretty Polly en mode punk (duo vocal de Mary Lee et Mauro), une chanson sur un cheval qui aime la marijuana qui m’a fait penser à Los Carayos (groupe de la fin des années 80 avec François Hadji-Lazaro et Manu Chao) et une adaptation énervée de Bang Bang (Nancy Sinatra) complétement incarnée par Mary Lee. Ça se calme un peu le temps de deux valses (avec quand même un coup d’adrénaline quand Mauro chante de derrière sa batterie dans The Drunk). L’énergie n’empêche pas l’émotion. Mary Lee interprète joliment le swing When I Get Low I Get High (Ella Fitzgerald) avec Mauro au washboard. Claude Rossat (sono) vient élégamment couper le bout qui dépasse de la corde que Mary Lee vient de remplacer (quand on joue avec son énergie, guère étonnant de casser une corde). Ils terminent en rappel avec Be Truth, le single de leur album à paraître fin 2024. Rapide et festif comme le reste. Encore une belle trouvaille de Christopher.

Le festival s’achève souvent avec ce type de groupe festif mais cette année l’équipe de programmation nous a surpris en remettant l’église au milieu du village avec du bluegrass traditionnel pour conclure ce La Roche in Bluegrass 2024. The Alum Ridge Boys & Ashlee sont de jeunes musiciens qui jouent de l’authentique bluegrass classique comme peuvent le faire High Fidelity ou Seth Mulder & Midnight Run. Ils se sont dispensés de mettre leur veste de costume du dimanche mais Trevor Holder (bjo) et AJ Srubas (fdl) arborent la cravate. Ils sont surpris qu’il y ait tant de monde un dimanche soir alors que tout le monde travaille le lundi. A croire qu’on n’a pas encore inventé les congés payés dans leur coin d’Amérique. Ils jouent autour d’un unique micro central. Ils commencent par un court instrumental de fiddle comme dans les vieilles émissions de radio animées par Flatt & Scruggs. Le groupe a deux chanteurs principaux, Andrew Small (mdo) et Ashlee qui est son épouse australienne. Rina Rossi, impeccable à la contrebasse, est la dernière arrivée dans la formation. Les voix sont nasillardes juste comme il faut. AJ maîtrise le jeu en double cordes à la perfection. Il est époustouflant dans des fiddle tunes comme Comin’ Down From Roanoke et Lonesome Pine Breakdown. Andrew alterne solos à la Bill Monroe et cross picking dans le style de Jesse McReynolds (dont il interprète l’instrumental Border Ride). Quant à Trevor, il a un son de banjo tout simplement idéal (pour ne pas dire génial) et il joue un excellent style Scruggs, faisant parfois penser à Allen Shelton par son jeu dynamique et ses solos en accords. En plus des instrumentaux, leur répertoire comprend deux compositions d’Ashlee et Andrew mais il est essentiellement constitué de reprises. Ashlee chante notamment There is a Time des Dillards (avec un bon solo de Trevor dans le style de Doug Dillard), Home Among The Hills (Carter Family) et Gathering Flowers From the Master’s Bouquet (Kitty Wells/ Stanley Brothers). Andrew interprète Bound To Ride d’Arthur Smith et Going Back To Old Virginia (concession à une composition plus récente de David McLaughlin mais estampillée 100% bluegrass classique). Les duos (Mother Sweet Mother), les trios avec Trevor sont des modèles du genre. Ils chantent aussi en quartet les gospels Pass Me Not (Trevor en lead) et God Put the Rainbow in the Clouds (Jim & Jesse). On peut juste regretter qu’ils n’aient pas davantage de tempos rapides dans leur répertoire. Les amateurs de bluegrass traditionnel qui ont quitté le festival au début du set de Mary Lee Family Band ont manqué quelque chose !
Il m’a semblé qu’il y avait un peu moins de public pour cette édition 2024 que les années précédentes. Réalité ou fausse impression ? Les jeux olympiques ont dû retenir quelques spectateurs potentiels à Paris ou devant leur télé (le festival était en concurrence avec Teddy Riner, Léon Marchand et Florent Manaudou le vendredi, Remco Evenepoel et le judo par équipes le samedi, Djoko, Noah Lyles et Félix Lebrun le dimanche). Il n’y avait pas de tête d’affiche comme Tim O’Brien, Special Consensus ou Missy Raines (pour se limiter aux deux éditions précédentes) pour motiver les indécis. Moi-même, sans jamais avoir envisagé de renoncer à venir, j’étais peu emballé par le programme. Après toutes ces années, je devrais avoir compris que Christopher Howard Williams, Didier Philippe et leur équipe ont acquis un sacré savoir-faire en matière de programmation. Les concerts de Rick Faris étaient bien plus emballants que ce qu’il avait montré dans ses albums, East Nash Grass est un vrai groupe (même sans Gaven Largent) et pas seulement un joyeux rassemblement de jeunes musiciens surdoués qui se font plaisir une fois par semaine dans un bar de Nashville, et je ne savais pas que Broken Compass comptait dans ses rangs Kyle Ledson dont j’avais écrit dans les colonnes du Cri du Coyote (n° 168) qu’il était “probablement un grand artiste en devenir”. Et comme tous les ans, ces quatre jours de musique nous ont révélé quantité de talents méconnus : Tricyclette, Cambbell/Jensen, Cow Comino Train, Blue Lass, Mary Lee Family Band et The Alum Boys & Ashlee pour ne citer que ceux qui m’ont le plus marqué. Je n’ai manqué que Stacja Folk (pas exprès) et Stella Prince dans la programmation officielle.

Pour conclure, une note sur les tendances du moment : à regarder de près les chansons reprises par les différentes formations, on s’aperçoit que Crooked Tree de Molly Tuttle est devenu en deux ans un classique et que Hot Rize, Tim O’Brien et Del McCoury sont des influences marquantes de plusieurs groupes, américains et européens. L’an prochain, le festival fêtera ses 20 ans. Connaissant les organisateurs, ce seront quatre jours à ne pas manquer… © (Dominique Fosse).
Images : Merci à Emmanuel Marin (Pixels), ses photos du festival sont à voir sur https://pixels-live.fr. Merci également à Eliane Kempf, Dominique et Zacharie Fosse.



































Le travail et le talent de cette élite restreinte n’est pas ici mis en cause, mais l’expérience ne me touche guère. On est en permanence dans la démonstration olympique. Trop de tout. Et pourtant, ils savent, comme l’a démontré la belle version de Luxury Liner, mais ce n’est pas ce qui les intéresse. Si l’on fait abstraction de l’instrumentation (guitare, fiddle, mandoline, contrebasse) c’est du jazz-rock contemporain. Je rappelle que cette critique n’est pas une vérité absolue, c’est un jugement personnel qui ne retire en rien le droit d’apprécier ce set de deux heures pour la richesse de la musicalité de l’ensemble. En ce qui me concerne, la boussole est en effet cassée, le Bluegrass, à l’exception de deux ou trois titres joués de façon classique, n’y a pas retrouvé ses petits.






























































