Asleep At The Wheel au Festival Country d’Evreux

par Eric Allart

Les 5 et 6 novembre ont enfin donné l’occasion de voir sur scène une programmation sur deux jours reportée deux fois depuis la crise sanitaire. La halle des expositions, près du centre-ville d’Evreux est un grand bâtiment industriel des années 30, probablement un ancien garage, dont la façade présente avec ses briques rouges et ses arcatures comme une familiarité avec le Ryman Auditorium.


Hélas, la structure métallique interne favorise une réverbération naturelle qui n’est pas idéale pour la sonorisation. Un parquet de taille imposant supportait entre 150 et 200 danseurs, le DJ Jean-Chri assurant le choix d’une playlist qui ne me disait pas grand-chose et dont les tonalités excessives sur les basses remplissaient leur fonction d’entrainement des foules. Il convient de noter que plusieurs centaines de personnes s’étaient pressées pour l’évènement, des clubs parcourant parfois des centaines de km pour assouvir leur passion.

Deux groupes se partagent la scène ce samedi 5 novembre.
Dom Daleegaw, impressionnant phénomène vocal dont le timbre l’a fait surnommer “le Dwight Yoakam français” a eu l’honneur d’ouvrir en deux set. Le premier assez diversifié comprend des compositions, des reprises (y compris de Prince !) countryfiées dans une coloration Bakersfield autour d’une formation réduite (Basse-Batterie-Telecaster). J’ai apprécié en particulier I Sang Dixie et même si le public de line dancers qui constituait la majorité des effectifs recherche avant tout du tempo moyen ou rapide, c’est sur les ballades que l’artiste se révèle le plus impressionnant et original. L’ensemble est plus que convainquant : pas de gras, mise en place au cordeau, niveau instrumental professionnel. Je rêve qu’une pedal steel et un fiddle puissent enrichir l’ornementation. Ce dernier étant d’ailleurs en cours d’intégration.

A 21h 30, le set de Ray Benson, sur plus d’une heure trente, conjugua des classiques obligatoires (Route 66, San Antonio Rose, Cherokee Maiden, Faded Love, Boogie back to Texas) avec des surprises qui en laissèrent plus d’un pantois, le rédacteur de ces lignes inclus.
Une version du Tiger Rag de Louis Amstrong/ Light crust Doughboys assez démente de punch et de swing. La métamorphose de Big River de Johnny Cash avec une intro a capella en close harmonies ! Un bel hommage à Guy Clark et même à Bill Haley dans une superbe reprise de See You Later Alligator. La voix de Ray n’a absolument pas vieilli, les graves profondes, la puissance, la coolitude et le plaisir dégagé partagé avec l’ensemble de la formation.
Si la tentative de nous refaire l’adaptation des Copains d’abord de George Brassens fut un peu chaotique, plus naturelle fut la reprise de Coucou chantée dans les années 30 par Josette Daydé avec l’accompagnement de Django Reinhardt. Sans surprise elle confirme la parenté invisible mais évidente qui lie le swing à cordes français avec le Western Swing. Je précise que je n’utilise pas à dessein le terme “Swing manouche” car j’inclus Ray Ventura, Gus Viseur et Jacques Hélian dans ma liste.
Le haut niveau se marque par les nuances et les arrangements des chorus et des riffs. Le batteur est subtil, le romain Flavio Pasquetto tient sur sa console steel Fender une orthodoxie issue de tout le patrimoine du genre (Ahhh, le beau Sleepwalk !), les jeunes pianiste et violoniste (Jenny Mac et Kathie Shore) partagent le chant et sont d’un niveau de virtuosité réjouissant. Les connaisseurs ont pu apprécier le final en clin d’œil où s’enchainèrent Happy Trail To You destiné à ceux qui allaient conduire de nuit, et le jingle de Bob Wills “We’re the Texas playboys from the Lonse star state”.

Une carrière de 52 ans, 28 albums et plus de 100 musiciens dans les rangs, Ray Benson peut être fier du travail accompli, et de son statut de légende. Il aura été avec Commander Cody un des chainons de transmission du Western Swing à la fin des années 60, alors que ce dernier avait quasiment disparu. Il rencontra Eldon Shamblin qui lui donna des plans de guitare. Avec des pointures précoces comme Floyd Domino et Lucky Oceans (Reuben Gosfield), il modernisa le genre et le porta aux oreilles d’une génération de hippies.
Cependant son public n’est pas celui du Jazz, qui continue de snober le genre. Les blocages stupides existent aussi dans les milieux de la Country : lors d’une date récente au Danemark les organisateurs lui déconseillèrent clairement d’interpréter les titres swing de son répertoire !
De même, il se sent peu d’affinités avec les gros noms de ce qui se vend à Nashville en Country mainstream aujourd’hui. Basé à Austin, mais en tournée mondiale quasi permanente, il confie que la vie quotidienne est compliquée quand on souhaite avoir des liens familiaux.
Mais il se félicite de pouvoir travailler avec de jeunes artistes, Charley Crockett et Brennen Leigh (second album en préparation) et s’apprête à partir pour la Jamaïque pour collaborer avec des musiciens de Reggae.
Ce festival de fin de saison a donné l’occasion dans un novembre venteux et humide de prolonger les joies estivales. Que les organisateurs et les bénévoles en soient remerciés.© (Eric Allart)

CREEDENCE CLEARWATER LIVE AT THE ROYAL ALBERT HALL (1970)

COLLECTOR ALBUM par Romain Decoret

Il est inhabituel d’inclure en album “collector” un disque en cours de sortie mondiale. Mais l’histoire de ce Live 70 de Creedence Clearwater Revival est très inhabituelle. Gardé dans les archives du label Fantasy pendant plus de 50 ans, il réapparait aujourd’hui après de longues mésaventures juridiques entre John Fogerty, Fantasy et le reste du groupe, Tom Fogerty, Doug Clifford & Stu Cook.

Des univers entiers et même des métavers quantiques sont passés, le groupe a implosé après la tournée européenne mais John Fogerty a continué en solo avec succès. Plus qu’une relique, ce disque permet de réaliser la puissance et l’inspiration de Creedence au sommet de son art : en 1969 avec cinq singles n°2 (ils n’ont jamais eu de n°1 parce que Fantasy ne pratiquait pas le payola) et un trio d’albums dans le Top 10 (Bayou Country, Green River et Willy and The Poor Boys). La « remasterisation » par Giles Martin et Sam Okell (The. Beatles-Get Back) de ce live ultime est accompagnée d’un DVD du réalisateur Bob Smeaton (Beatles Anthology, Jimi Hendrix Band Of Gypsys) intitulé Travelin’ Band, qui retransmet le show de l’Albert Hall dans son intégralité et l’acteur Jeff Bridges narre, sur de nombreuses images inédites, le parcours du groupe depuis sa formation jusqu’à cette tournée européenne.

CREEDENCE CLEARWATER LIVE AT THE ROYAL ALBERT HALL 14 & 15 avril 1970 (Craft Recordings) : John Fogerty (gtr, vcls), Tom Fogerty (gtr), Doug Clifford (dms), Stu Cook (bss) :
Born On The Bayou, Green River, Tombstone Shadow, Travelin’ Band, Fortunate Son, Commotion, Midnight Special, Bad Moon Rising, Proud Mary, Night Time Is The Right Time, Good Golly Miss Molly, Keep on Chooglin’.
Toutes les compositions sont signées John Fogerty, sauf Night Time Is The Right Time du bluesman Nappy Brown -bien que John Fogerty se soit probablement inspiré de la version de John Lee Hooker- et Good Golly Miss Molly de Little Richard Penniman. Le set commence avec le swamp-rock archetypal de Born On The Bayou et tous les guitaristes reconnaitront dans le backline, avec un petit coup au coeur, les amplis Kustom de John Fogerty recouverts du fameux padding Tuck and Roll de l’époque. Vient ensuite un véritable trésor rarement rejoué sur scène : Tombstone Shadow évoque Wyatt Earp et Doc Holliday marchant dans la rue principale de Tombstone (Arizona) à la recherche du gang Clanton pour le gunfight d’OK Corral. Il est juste de rappeler que John Fogerty a toujours été un démocrate anti-Nixon, Reagan, Bush et autres mais ses chansons étaient les favorites des G.I.s au Vietnam, en raison de cette paranoïa intense que l’on retrouve dans Fortunate Son (comment éviter l’armée par la fortune familiale), Bad Moon Rising, ou l’explicite Run Through The Jungle, qui est ici absent. Commotion est un autre trésor rarement rejoué. Proud Mary est une œuvre majeure, reprise par Ike & Tina Turner, puis par Elvis Presley lui-même. Le show se clôt avec Keep On Chooglin’, célébration du rythme adopté par Creedence : basse et grosse caisse sur les temps 1 et 3, guitare rythmique sur le 2 et le 4. Originalement, personne n’aurait attendu un tel swamp rhythm de la part d’un groupe californien d’El Cerrito. Mais John Fogerty nous l’expliquera plus loin…

Un disque live était sorti en 1980, prétendument enregistré au Royal Albert Hall, mais en fait la captation provenait du Coliseum d’Oakland en 1970. J’ai d’ailleurs du mal à croire que c’était une erreur de notation. Il semble plus probable que le groupe préférait le feeling d’Oakland, simplement parce qu’ils étaient chez eux, ce qui n’enlève rien à l’excellence du nouveau disque. De plus c’était au moment où John Fogerty refusait de jouer les morceaux qu’il avait écrits pour Creedence car les droits allaient directement dans la poche de Saul Zantz de Fantasy Records. Donc de 1980 à 1997, John Fogerty ne toucha plus au répertoire de CCR. Pour cette raison, il est exceptionnel d’avoir retrouvé ce Live 1970 au Royal Albert Hall, comme un instantané perdu depuis longtemps qui permet d’apprécier à nouveau la cohésion très spéciale du groupe, jamais vraiment retrouvée en dépit des jams avec les superstars, Bruce Springsteen, Billy Gibbons ou Dave Gröhl.

SOUTHERN “ROOTS”
L’énigme principale réside dans l’inspiration sudiste de John Fogerty. Il y a un anachronisme là-dessous, semblable à celui de Robbie Robertson du Band, un canadien dont le jeu se réfère au Kentucky, Tennessee, Mississippi, Arkansas ou Texas. John Fogerty a été influencé très jeune par le film Song Of The South de Walt Disney, absorbant le langage des riverboats, des histoires de l’Oncle Remus avec Brer Rabbit (Bibi Lapin) et la chanson Zip-A-Dee-Doo-Dah. Il cite également Swamp Water, un film de Jean Renoir en 1941 avec des alligators, des serpents et une tête de mort suspendue à un crucifix fait de branches d’arbres des marais. Il a également passé des vacances dans une cabane près de Green River, en Californie, dont le propriétaire était un petit-fils de Buffalo Bill Cody. Son frère aîné Tom Fogerty ne fut pas exposé à ces influences et leurs visions musicales étaient différentes. Voila comment le fils d’un jeune couple du Montana, venu s’installer à El Cerrito, près de Berkeley, découvrit par la suite Bo Diddley, Little Richard, Elvis Presley et le guitariste de Ricky Nelson, James Burton, auteur du riff de Suzie Q de Dale Hawkins.


En 1959, John Fogerty et deux élèves de son école, Stu Cook et Doug Clifford commencent à jouer ensemble sous le nom des Blue Velvets. Le frère aîné Tom les utilise parfois comme accompagnateurs. En 1963 Tom Fogerty rejoint les Blue Velvets en permanence. Ils jouent dans les petites villes de la campagne californienne ou dans les bases militaires et changent souvent de nom : The Visions, puis The Golliwogs. Un hit instrumental de l’époque Cast Your Fate To The Wind par le pianiste de jazz Vince Guaraldi était sorti sur le label Fantasy de San Francisco. Ils décidèrent donc de les contacter et sortirent plusieurs singles sur Scorpio, une sous-marque de Fantasy.

CREEDENCE CLEARWATER REVIVAL
Les Golliwogs étaient dans le style British Invasion et le groupe détestait le nom et le répertoire. En répétition, John Fogerty leur avait enseigné le chooglin’ (le chuggin’ d’un train qui passe), avec le swamp beat immédiatement reconnaissable, perfectionné au millimètre près. A la fin de 1967, Saul Zaentz, nouveau propriétaire de Fantasy les écoute et les signe à nouveau. Ils choisissent le nom de Creedence Clearwater Revival , Creedence pour le nom de l’un de leurs amis, Clearwater pour la pub télévisée d’une bière et Revival pour leur retour aux valeurs du rock’n’roll des fifties. Rock, swamp beat, country, folk remplacent les solos d’acid-rock de 45 mn.
Le premier album de Creedence contenait leur version de Suzie Q un n°11, ce qui est exceptionnel en vue du fait que Fantasy ne pratiquait pas le payola auprès des DJs. C’est aussi pour cette raison que tous leurs méga-hits furent des n°2, Proud Mary (qui se souvient encore du n°1, Dizzy par Tommy Roe ?) Bad Moon Rising, Green River (le n°1 étant Sugar Sugar par les Archies sur RCA et sa super-équipe promo). Malgré son succès, le groupe resta toujours une petite entreprise, voyageant avec deux roadies et un manager. Comme une famille qui aurait découvert sa propre formule originale de Coca Cola ou McDonald. Pas d’alcool, pas de drogues, une seule chose comptait : la musique et pas n’importe laquelle. La plupart des hits étaient joués sur la légendaire Les Paul Custom 68 de John Fogerty.
Après 7 disques d’or et le départ de Tom Fogerty, John réalisa que Saul Zaentz possédait les droits sur toutes les chansons de Creedence. Tom, Cook & Clifford se rangèrent du côté de Zaentz et Fantasy. Après 1972, John Fogerty refusa de jouer les hits de Creedence et le groupe se sépara définitivement.
Stu Cook et Doug Clifford continuèrent avec le Don Harrison Band, produisirent l’album The Evil One de Rory Erickson, Groover’s Paradise de Sir Doug Sahm Quintet avant de fonder Creedence Clearwater Revisited en 1995 avec des invités de marque. Tom Fogerty est décédé en 1990 dans son ranch de Scottsdale, en Arizona.

JOHN FOGERTY SOLO
En 1973, John Fogerty commença sa carrière en solo avec un diamant longtemps mal compris en Europe, The Blue Ridge Rangers. La couverture le montre avec d’autres musiciens en silhouette au sommet d’une colline que l’on suppose se trouver dans les Caroline, sous un ciel d’un bleu céruléen. C’est un virage bluegrass et country fabuleux avec Donald Duck Dunn à la basse et Eddie Bayers à la batterie. John joue tous les instruments, acoustique, électrique, mandoline et dobro sur des standards tels que Jambalaya de Hank Williams, Hearts Of Stone des Charms, ou le Blue Yodel n°4 de Jimmie Rodgers . Il suivit ensuite avec John Fogerty en 1975 et le hit Rockin’All Over The World.


Il faut ensuite attendre 1985 pour Centerfield et 1986 pour le voodoo de Eye Of The Zombie. Blue Moon Swamp vient en 1997 et John joue sur une Strat. Meilleur album rock de l’année aux Grammy Awards. Il y eut aussi un Blue Ridge Rangers Rides Again avec Greg Leisz, Buddy Miller et Denny Crouch en 2009. A ce moment la situation avec Fantasy est réglée et John Fogerty chante les hits de Creedence, accompagné par ses fils Shane et Tyler et des invités de passage. Le dernier album est Weepin’ In The Promised Land de 2021, dédié à la pandémie.
Avec la sortie du Live At The Royal Albert Hall et du DVD, John Fogerty et sa famille tournent constamment aux USA. Au moment où vous lirez ces lignes ils seront dans l’Indiana, le Maryland, l’Ohio, le Massachusetts, le New jersey, le Delaware et la Pennsylvanie. Choogle On ! © (Romain Decoret)

Warren Haynes : Blues & The Mule

Interview par Romain Decoret
Après une vingtaine de disques live et en studio, c’est la première fois que Gov’t Mule joue le blues traditionnel pour un album entier. Le groupe a toujours su agrandir les paramètres de différents styles rock, R&B, funk, jazz pour créer des oeuvres personnelles. Dans le cas du blues c’est particulièrement réussi. Warren Haynes, ex-compagnon de David Alan Coe, guitariste, chanteur et leader de Gov’t Mule, l’explique pour Le Cri du Coyote.Hi Warren. Ce nouvel album réunit deux facettes de Gov’t Mule, des compositions originales et des reprises de blues jouées dans le style très personnel du groupe. C’est la première fois que vous consacrez un album entier au blues. Comment est-ce arrivé ?
Ce n’est pas un disque de blues-rock, c’est du blues traditionnel. C’était sur ma liste depuis longtemps mais je ne savais pas si ce devait être un album solo ou un disque de Gov’t Mule. Je ne savais pas si Matt Abts (batterie), Jorgen Carlsson (basse) et Danny Louis (claviers) auraient l’envie d’enregistrer un disque de blues traditionnel parce que nous n’avions jamais essayé, bien que sur scène nous jouons parfois du trad-blues. C’était le cas avec Feel Like Breaking Somebody’s Home écrit par Ann Pebbles, devenu un classique par Albert King, mais que j’avais entendu la première fois par Johnny Adams, le bluesman de New Orleans. Puis notre manager Stefani nous a dit qu’elle pensait que c’était le moment de faire un album de blues. Il se trouve que les chansons que j’avais écrites récemment pendant le confinement étaient des blues et ce n’est pas habituel chez moi. Nous en avons parlé entre nous et décidé d’utiliser le temps libre de la pandémie pour enregistrer le plus de titres possibles. Après tout notre nom de groupe vient du dicton “20 acres and a mule”. C’est ce que le gouvernement promettait aux fermiers blancs ou noirs au moment du New Deal de Roosevelt, dans les années 30…

Où avez vous enregistré ?
Nous avons trouvé cet endroit où j’avais travaillé dans les 90’s, Power Station Studio New England à Waterburgh. C’est une réplique du Power Station Studio de New York. C’est à une centaine de kilomètres de chez moi, ce qui nous a permis d’apporter un maximum de matériel auquel nous n’aurions pas eu accès autrement. Un camion entier d’amplis et de guitares vintage. Nous avions décidé d’enregistrer live en analogique dans la “blues room” avec un plafond bas et un espace plus réduit. Nous l’avons décorée comme un club de blues, avec notre matériel arrangé comme sur une scène, avec des retours plutôt que des écouteurs. C’est vraiment du live en studio, exactement le son que nous voulions capturer. Beaucoup des titres sont de premières prises et s’il fallait refaire on recommençait immédiatement, pas d’overdubs. On avançait au feeling en ajoutant au répertoire au fur et à mesure…

Quel est votre concept de l’enregistrement avec Gov’t Mule ?
Notre approche en studio est différente de la plupart des autres groupes. Généralement, ils entrent en studio pour enregistrer exactement le disque qu’ils ont en tête. Puis quand ils ont fini, ils se préoccupent de jouer ces titres sur scène. Nous faisons le contraire. En studio nous essayons de jouer comme nous le faisons déjà sur scène. L’idée est de capter cette magie qui ne se produit que sur scène. Ce que nous enregistrons sonne comme quand nous le jouerons sur scène. Puis deux ou trois années plus tard la chanson prend une autre vie…

Comment avez-vous choisi les titres ?
J’avais préparé une quarantaine de morceaux sur mon iPod et je les ai envoyés à Matt, Jorgen & Danny. Quelques titres connus sont sur l’album comme Blues Before Sunrise d’Elmore James sur lequel je joue en slide sur une Danelectro ou I Asked For Water (She Gave Me Gasoline) de Howlin’ Wolf que nous jouons up-tempo et funky, très différent de l’original. Aussi I Feel Like Breaking Up Somebody’s Home, enregistré en premier parce que nous le jouions depuis longtemps.

Là encore, votre version est différente de l’original et rappelle l’influence de Free, qui a toujours été l’une des bases du son de Gov’t Mule…
Peu de groupes ont été autant influencés que nous par Paul Rodgers, Koss, Andy Fraser et Simon Kirke. Peut-être Lynyrd Skynyrd; avec Ronnie Van Zandt. Pour ce disque, j’avais pensé essayer The Hunter d’Albert King, repris par Free mais finalement c’était trop connu. De la même manière, je suis un super-fan de B.B. King et j’avais pensé l’inclure mais son oeuvre est tellement monumentale qu’un seul titre n’aurait pas suffi. On s’est concentrés sur des titres plus obscurs, comme Bobby Bland dans Ain’t No Love In The Heart Of The City ou Last Clean Shirt des Animals. Une grande influence pendant ces sessions a été Junior Wells avec Snatch It Back and Hold It. Au milieu de ce morceau on a commencé une free-jam sur la partie instrumentale du solo, avant de revenir au thème. Plus tard en post-production on a découpé cette jam et on l’a renommée Hold It Back. Junior Wells a également été une inspiration pour notre reprise de Good Morning Little Schoolgirl de Sonny Boy Williamson, mais la version de Wells est beaucoup plus funky.

J’aimerais avoir accès à cet iPod d’originaux que vous aviez préparé en pré-production ! Comment et pourquoi avez-vous choisi John Paterno pour co-produire l’album ?
Notre bassiste Jorgen Carlsson l’a recommandé pour travailler avec un son live et il avait raison. Je connaissais John Paterno pour avoir travaillé avec lui sur un album de Los Lobos et il avait aussi produit Michael Landau et le Steve Gadd Band. Plus que tout, John avait ce feeling d’enregistrer en analogique, avec du matériel vintage, en utilisant le meilleur des deux mondes, analogique pour l’enregistrement et digital pour la post-production..

Vous avez parlé d’un camion entier d’amplis et guitares vintage. Quels amplis ?
Des combos tellement vintage que je ne les emporte jamais sur la route. Un petit Supro avec un son incroyable, parfait pour le studio. Deux amplis Gibson des 50’s, un Skylark 1×8 et un Vanguard 1×15. Leur son est complémentaire, je les relie avec une pédale switch pour passer du H.P. de 15 pouces du Vanguard au 8 pouces du Skylark. Deux Fender, un Twin Reverb et un Fender Pro.

Des effets ?
Direct dans l’ampli. Pas d’effets. J’avais seulement cette vieille Fender Spring Reverb que je voulais pour certains sons de guitare. Cette Spring Reverb est très imprévisible, si je suis près d’elle et tape du pied trop fort, elle réagit avec une vibration explosive qui passe dans l’ampli. Alors je l’avais fixée et stabilisée sur le plancher du studio pour qu’il n’y ait pas de chocs imprévus. Mais je n’avais pas prévu qu’il pourrait y avoir des interférences radio capables de changer les fréquences au hasard. On était en plein enregistrement de Make It Rain quand, au milieu de ce qui se révéla être la meilleure prise, la Spring Reverb commença à émettre des sons comme “Ka-Boom” à certains moments. Quand on a fini je me suis dit qu’une vraiment bonne prise avait été gâchée. John Paterno nous a dit de venir écouter. Les explosions de Spring Reverb s’étaient produites à des moment-clés, comme la première fois où je chantais “make it rain”. Un accident heureux qui donnait vraiment l’impression d’être planifié! On l’a gardé tel quel…

Quelles guitares avez-vous branchées ?
Comme toujours avec moi, j’avais quatre Les Paul que je connais bien, chacune avec un son particulier. Deux Les Paul 59, une Les Paul 53 faite avec un bois ancien que je n’ai jamais retrouvé ailleurs et une Les Paul 62 avec des tonalités hautes. Pour les Gibson à caisse, une ES-345 de 1963, une ES-335 de 1961 et une ES-355 de 1967. Pour jouer en slide j’avais deux Danelectro. Une Danelectro Pro 1 et une autre assemblée avec des pièces venant de plusieurs différents modèles de Danelectro. Les deux sont montées avec des micros Lipstick d’origine.

Quels calibres de cordes ?
0.10/ 0.46 sauf si je m’accorde un demi-ton ou un ton plus bas, il me faut alors du 0.12/0.52. Je joue avec un médiator médium, ni trop souple ni trop dur et j’utilise aussi les autres doigts de ma main droite. Je suis un natif d’Asheville en Caroline du Nord et c’est de là que venaient Chet Atkins et Hank Garland. Asheville est situé sur le versant Ouest des monts Appalaches, donc avec un accès direct à Nashville, Tennessee qui n’est pas très loin. Le fingerpicking est une discipline requise là d’où je viens, même si tu joues autre chose…

Qui sont les premiers bluesmen que vous avez entendu à Asheville ?
Mes deux frères aînés aimaient le blues et m’ont fait écouter leurs disques alors que j’étais très jeune, 5 ou 6 ans. J’étais et suis toujours un superfan de B.B. King, sa guitare et ses vocaux, sans oublier sa versatilité et son sens de l’adaptation. Par exemple le vibrato de la guitare de B.B. King, son style de jeu en hammering, vient du fait qu’il essayait d’imiter une guitare jouée en slide. C’est très fort de sa part, une nouvelle technique basée sur l’imagination. J’aimais aussi Howling Wolf, Muddy Waters, Otis Rush, Junior Wells. Tous les bluesmen que nous avons repris sur Heavy Load Blues étaient mes premières influences majeures. Son House et Robert Johnson, que nous avons repris sur des albums précédents étaient aussi importants. Mais nous donnons notre version personnelle de leurs titres. Il y a une différence entre la simple interprétation et l’originalité. Cet album est une mission pour nous, chaque titre a des règles non-écrites. Parfois l’original est proche de ce que nous jouons. D’autres fois on emmène la chanson dans un domaine très différent de la tradition, avec une approche plus caractéristique de Gov’t Mule.

Revenons à vos débuts à Asheville. Quand avez-vous commencé à jouer ?
Très tôt. Mon premier groupe était Ricochet, on jouait plutôt du R&B, Otis Redding, Wilson Pickett. Ensuite David Alan Coe m’a engagé dans son groupe, j’avais 14 ans et il m’a emmené en tournée pendant quelques années. C’est avec lui que j’ai appris à pratiquer tous les langages musicaux, blues, country, rock, afin d’éviter ces moments répétitifs que connaissent tous les guitaristes au milieu d’un solo. Apprendre à éviter d’avoir à retomber sur un cliché, c’est important. J’ai sorti il y a quelques années un album solo electroacoustique dédié la country-music et à cette époque avec David Alan Coe.

Vous avez aussi joué avec les Nighthawks, Dickey Betts, les Allman Brothers et le Grateful Dead. Comment cela a-t’il influencé votre son ?
J’ai appris à utiliser différents types de musique. Je suis un adepte de la sémantique musicale. Tout comme le langage conditionne l’esprit, le langage musical conditionne l’excellence d’un guitariste. Derek Trucks, qui jouait avec moi dans les Allman Brothers et le Grateful Dead m’en a souvent parlé. Travailler des musiques différentes est important, tu ne peux pas te restreindre à un seul langage. Disons que tu ne peux pas jouer uniquement Elmore James, il y a déjà eu un Elmore James et lui-même écoutait d’autres choses. Si tu consacres un peu de temps à la musique mexicaine conjunto ou à la musique hawaïenne, il y aura toujours un moment où cela t’aidera à mieux jouer le blues ou la country-music, quelle que soit ta spécialité…

Vous êtes déjà en train de tourner avec Gov’t Mule actuellement ?
Oui.La tournée coïncide avec notre vidéo Making a Blues Album et la sortie des singles Snatch It Back and Hold It et Make It Rain. Sur scène on joue deux sets séparés, un set Gov’t Mule et un set de blues avec les titres du nouvel album. Nous sommes tous vaccinés et nous suivons des règles de distanciation très strictes en tournée, ce qui signifie pas de visites d’amis ou de parents backstage et des tests effectués régulièrement. Nous pensons tourner en Europe en 2022. See you in France et hello à tous les lecteurs du Cri du Coyote… © (Romain Decoret)