Elizabeth COTTEN

Cotten Picking, par Romain Decoret

Elizabeth “Libba” Cotten a eu une profonde influence sur la musique folk depuis sa “redécouverte” en 1957, au début du folk-boom. Née en Caroline du Nord, elle était gauchère mais jouait sur une guitare de droitier, avec les cordes aigües au-dessus. Son jeu de guitare délicat fut baptisé Cotten Picking et ses chansons Freight Train ou Shake Sugaree sont aujourd’hui des trésors nationaux américains. Sa Martin 000-18, modèle Auditorium Orchestra de 1950, repose aujourd’hui au National Museum Of American History. Comme pour le télescope spatial James Webb, qui vient d’être déployé récemment, plus il est puissant, plus les images qu’il transmet sont anciennes en termes d’année-lumières. Dans le cas d’Elizabeth Cotten, la retransmission commence en 1893 à Chapel Hill, en Caroline du Nord…

LA FAMILLE NEViLLS
Son père est George Nevills, un mineur de Chatham County et sa mère, Louisa Price Nevills, est cuisinière et sage-femme. Les Nevills sont des esclaves libérés et ont gardé le nom de leur ancien propriétaire, un certain Neville, mais en rajoutant un “s”. Louisa Price Nevills enseigne plusieurs chansons traditionnelles à Elizabeth. Le gospel Hallelujah ’Tis Done mais aussi le tragique Burning Log, dans lequel un homme est attaché à un arbre et brûlé vif. La manière de chanter qu’elle communique à sa fille est importante : refrain, couplet, parfois doublé ou non et la toute petite Elizabeth se réveille parfois la nuit avec l’inspiration d’une chanson qu’elle vient d’entendre en rêve. Ce sont ses premières influences en tant que compositrice. Elle apprend aussi à chanter à l’église. Parallèlement, un voisin qui joue du clairon, invite souvent, avec l’accord des parents, les enfants à venir danser ou jouer chez lui. Elizabeth apprend à danser le Cake Walk, la Valse, le Frisco et le Buck-dancing pendant que ses frères apprennent la guitare avec le voisin musicien et son petit groupe de cuivres, batterie et contrebasse.

LA GUiTARE
Tout le monde joue d’un instrument dans la famille Nevills. Les oncles apportent leurs violons et banjos et Elizabeth commence par le banjo. Etant gauchère elle est obligée de jouer à l’envers, le changement de placement des cordes étant strictement interdit. Elle rêve de jouer du piano ou de l’orgue, mais le budget familial ne permet pas l’achat de tels instruments. Lorsqu’ils sont absents, elle emprunte le banjo et les guitares de ses frères, dès l’âge de 7 ans. Finalement, quand ils quittent la maison pour mener leur propre vie, Elizabeth a 12 ans et trouve un job auprès de Miss Ada Copeland. Elle met un peu d’argent de côté et décide d’acheter une guitare.

STELLA
“Il y avait un seul endroit dans Chapel Hill où acheter une guitare et c’était le général-store de Gene Kate’s. J’y suis allé avec ma mère et Gene Kate lui a dit : “Aunt Lou, je vais vous faire un prix. Puisqu’Elizabeth veut absolument une guitare, vous pouvez avoir celle-ci pour 3,75 $.” C’était une Stella et on m’a dit qu’il fallait que je déplace les cordes parce que j’étais gauchère. Je l’ai fait mais je n’arrivais à rien. J’avais appris à jouer le banjo à l’envers et j’ai décidé de faire la même chose avec ma guitare. Au début, je n’utilisais que mon pouce et deux doigts, puis trois un peu plus tard. Je jouais les cordes basses avec mes doigts et la mélodie avec mon pouce sur les cordes aigües. Ma sœur chantait souvent avec moi. Quand on jouait, on allait sur les rails du chemin de fer et on plaçait de petits objets en métal pour que le train les écrase et leur donne des formes bizarres. C’est de là que vient ma chanson Freight Train, mais je chantais aussi des hymnes comme Holy Ghost Unchain My Name. Je savais que j’avais plus de dispositions musicales que mes oncles, mes frères ou ma sœur. Je pouvais entendre une chanson dans ma tête quand j’étais seule et la retrouver ensuite sur ma guitare.”

RELiGiON ET MARiAGE
La particularité d’Elizabeth Cotten est qu’elle va ensuite se consacrer à tout autre chose, délaissant ses talents musicaux pour la religion, puis le mariage. Peut être n’aurait-elle jamais réapparu, comme beaucoup d’autres country bluesmen & women qui ont aussi rencontré cette dichotomie entre le blues et la religion… “J’avais 15 ans quand je me suis dédiée à la religion. Après avoir été baptisée, le pasteur m’a dit : “Tu ne peux pas vivre pour Dieu et le démon. Si tu continues à chanter ces blues, tu ne peux pas servir Dieu. Tu dois choisir”. Alors j’y ai pensé et j’ai graduellement arrêté de jouer. Pas d’un seul coup, j’aimais trop ma guitare pour cela. Mais peu de temps après je me suis mariée et j’avais moins de temps à consacrer à la guitare. J’avais 15 ans quand je me suis mariée et ma fille unique, Lillie, est né un an plus tard”

UNE ViE ANONYME…
Elizabeth Nevills, Frank Cotten et leur fille Lillie naviguent entre Washington DC, Chapel Hill et New York City où Frank Cotten devint le premier mécanicien black dirigeant son propre business sur South Broadway. La famille vit à New York jusqu’à ce que Lillie se marie. Puis Elizabeth & Frank divorcent et “Libba” s’installe à Washington DC où elle travaille comme cuisinière, nounou ou vendeuse, tout en s’occupant des enfants de Lillie. Ce n’est que plusieurs années plus tard, avec une bonne part de chance, qu’elle put mettre son immense talent au service de sa propre carrière.

THE SEEGERS
“Je travaillais au Lansburgh Department Store au 5ème étage, rayon des poupées. Mme Seeger est venue avec sa fille, qui s’est perdue dans la foule. Je l’ai retrouvée et sa mère m’a proposé un job chez eux le week-end.”
Les Seegers sont Charles et Ruth Crawford Seegers, apparentés au grand Pete Seeger, compagnon de Woody Guthrie et des Almanac Singers. Collectionneurs et compositeurs de folk-songs, ils étaient en train de compiler une collection de chansons pour enfants et en “empruntèrent” quelques-unes à Elizabeth Cotten. “J’avais oublié que je savais jouer de la guitare. J’ai pris celle de leur fille Peggy et je lui ai montré quelques chansons. J’ai retrouvé mon jeu, tout est revenu en quelque mois. J’ai recommencé à utiliser mes accordages : Ré-La-Ré-Fa dièse-La-Ré et mon Hang Dang Tuning : Ré-Sol-Ré-Sol-Si-Ré. Après la guitare de Peggy Seeger, j’ai adopté une Martin 000-18.”

STYLE DE JEU
Le Cotten picking aborde plusieurs styles : le ragtime à deux doigts, son style de banjo à trois doigts adapté à la guitare et un style en triolet venu aussi du banjo pré-Earl Scruggs. Méticuleusement enregistrée par Mike Seeger à partir de 1957, Elizabeth Cotten enregistra plusieurs albums. Les Seegers la firent inviter par des familles influentes de Washington, comme les Kennedy, avant de l’introduire dans le circuit de la folk-music où elle devint très demandée à cause de la gentillesse inhérente de sa musique, semblable au feeling de Mississippi John Hurt. Qu’elle joue pour 40 ou 500 spectateurs ses chansons restent sincères, car elle sait pourquoi elle les chante. Ses albums sont non seulement des best-sellers (Grammy en 1985 pour Elizabeth Cotten Live) mais aussi des snapshots instantanés sur le country-blues et le folk-blues des Caroline au tout début du XXème siècle. Ce sont : Negro Folk Songs and Tunes (Folkways, 1957) / Shake Sugaree (Folkways 1967), When I’m Gone (Folkways 1979) et Elizabeth Cotten Live (Arhoolie 1989)

LEGACY
Elizabeth “Libba” Cotten continua de tourner et jouer jusqu’à la fin de sa vie en 1987. A tel point que les guitaristes de l’American Folk Center se souhaitaient souvent de pouvoir “continuer à jouer en étant aussi âgés qu’Elizabeth Cotten”. Elle a joué dans tout les grands festivals : Newport, Philadelphia, University of Chicago et le Smithsonian Festival. Elle a reçu le Burn Ives Award en 1972 ; La ville de Syracuse NY, où elle termina sa vie, a nommé un parc en son honneur. Son dernier show, organisé par la chanteuse Odetta, eu lieu à New York au printemps 1987, peu de temps avant son décès. Les artistes qu’elle a influencés sont nombreux, Peggy Seeger a appris d’elle son style de picking, le Grateful Dead a repris Oh Baby It Ain’t No Lie et Shake Sugaree. Quant à Freight Train les versions sont multiples de Chas McDevitt, Peter, Paul & Mary, à Mike Seeger ou Taj Mahal. Il y eut même une version française par Joe Dassin en 1965 sous le titre Je change un peu de vent. La vraie mesure de son héritage est confirmée par la multitude de guitaristes qui adoptent ses chansons comme la partie favorite de leur répertoire, préservant et gardant vivant son style musical unique. © (Romain Decoret)

Complément de lecture (en anglais) : Libba : The Magnificent Musical Life of Elizabeth Cotten (2018) by Laura Veirs & Tatyana Fazlalizadeh

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