Anatomie d’un groupe de Bluegrass

A Joël Herbach, en souvenir de Back Up
Avertissement : Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé étant à la fois purement volontaire et diablement fortuite, aucune réclamation ne sera acceptée. Lecteur sensible, abstiens-toi.

1°- Règles fondamentales et préliminaires :
a- Toute participation à un groupe n’ a qu’un intérêt : MOI. Les autres ne sont là que pour me mettre en valeur puisque je suis la vedette.
b- Mon instrument étant le plus indispensable, je joue plus fort en souriant pour attirer la légitime attention du public.
c- Mon voisin chante mal, surtout les harmonies, mais c’est le seul qui n’habite pas trop loin pour les répétitions. D’ailleurs on répète chez lui.
d- Le denier disque de Machin-Truc est super, mais je pourrais faire aussi bien avec de bonnes conditions de travail. D’ailleurs je n’écoute presque plus les disques de Machin-Truc… En tout cas, je ne les achète pas!
e- Les quatre règles ci-dessus ne seront jamais exprimées à voix haute, car le Bluegrass est avant tout une musique d’harmonie !

2°- Composition du groupe idéal

  • Un mandoliniste (placé en tête en hommage à Bill Monroe, le père de tous les orphelins). Longtemps il a refusé d’apprendre O Sole Mio, malgré le charme de sa copine qui a fini par le plaquer pour un maçon italien. Introverti, timide, car ne pouvant se cacher derrière un si petit instrument, il peut cependant faire un bon père de famille, habitué qu’il est à bercer sa mandoline. Amateur de chop chop comme un chauffeur de locomotive, il arbore fièrement des chemises hawaiiennes sans manches et n’hésite pas à porter à la fois une moustache et de jolies chaussures. Il met des cierges à Saint Bill, David, Roger ou Andy. Il chante (ténor) quand il arrive à maîtriser le nombre de doigts nécessaires à un si petit manche. En public il s’acharne à tenter un peu de cross-picking à la recherche de l’amateur qui le remarquera. L’élément le plus important du groupe.
  • Un guitariste. Cet ancien scout a appris tout Brassens pour encanailler sa première guitare (une Framus). Il refuse désormais de jouer Jeux Interdits ou Freight Train, ses anciens succès de surboum. Après un détour par Le Pénitencier et Dadi (pouah illisible !) il a économisé pour un médiator et a attaqué le G-Run. Souvent une âme de chef le pousse à chanter lead car il pense ainsi assurer la cohésion du groupe. Il a son tee-shirt fétiche et confond parfois son instrument avec Dolly Parton, surtout après qu’il a vu un Western. Alors il agite sa chevelure au rythme de la Martin Japonaise qu’il a enfin dénichée. L’élément le plus important du groupe.
  • Un banjoïste. Caractériel type, guitariste contrarié, il affronte les rigueurs des onglets et attire, dans sa chemise blanche, les regards des filles, chagrinées par ce plaisir solitaire, tête penchée sur la peau (Five Star). Il refuse de jouer Dueling Banjos, appris en cachette, chante peu, ou alors baryton quand il fait des pompes. Avec trois mesures de F.M.B. il épate le directeur de la MJC et contemple le grand écart de son pouce. Heureusement pour les autres, il démonte tellement souvent son banjo pour quelque hypothétique amélioration du Prewar Sound, qu’on peut glisser quelques mesures de Dawg Music pendant qu’il est impuissant. L’élément le plus important du groupe.
  • Un bassiste. C’est le freudien par excellence. Son instrument, s’il a le corps de sa mère, a la voix de son père. Ambivalent par nature, partagé
    entre la nécessité d’attirer l’attention et sa position à l’arrière-plan. Jadis élément comique (il faut bien compenser le ridicule encombrement de la basse), il n’hésite pas à forcer tout haut en fredonnant lorsqu’il fait croire qu’il improvise sur Grand Father’s Clock, dans des poses de danseur empêtré. Dragueuses, groupies et belles-soeurs, méfiez-vous, le bassiste est parfois une fille. L’élément le plus important du groupe.

3°- Les accessoires
Certains groupes, fortunés au point de pouvoir mobiliser une seconde 4L, se complètent parfois de diverses attractions :

  • Un violoniste. Le plus souvent seul musicien de formation, il lui a fallu quelques années pour s’apercevoir qu’il était difficile de chanter en tenant un archet. Il est alors passé du violon au fiddle avec un regard d’envie vers Stéphane. Il accepte hélas toujours d’exécuter Orange Blossom Special et va parfois jusqu’à jouer en double corde. Costume variable, seule obligation ne pas entraver ce distingué vibrato du poignet acquis par de longues séances d’entraînement solitaire. L’accessoire le plus important du groupe.
  • Un dobroïste. Le timide type, les yeux baissés, qui bouge les genoux en rêvant à une pedal steel. Bien élevé, c’est le seul à manger les deux mains sur la table, il chante peu, ou alors en vague harmonie. Partagé entre les envies d’une main droite qui frôle un banjo imaginaire et une main gauche qui songe au blues, il se berce très facilement de ballades sentimentales, surtout quand le soleil se couche à Hawaii. Il parle peu, habitué qu’il est aux sons qui durent. L’accessoire le plus important du groupe.

4° Moralité :
On a même vu des groupes qui avaient une chanteuse… ce qui montre bien le charme et les limites du Bluegrass. D’ailleurs tout groupe de Bluegrass de chez nous passe son temps à tenter d’en sortir, par Country Rock interposé. La guitare électrique et la batterie ne sont pas loin… mais ceci est une autre histoire ! © (Jacques Brémond, article paru dans Back Up).

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