PHILOSOPHIE DE LA CHANSON MODERNE – BOB DYLAN

par Romain Decoret

Pour commencer, ce livre est dédié au songwriter Doc Pomus. Ensuite la couverture est une photo de Little Richard, Alis Lesley (« The Female Elvis ») et Eddie Cochran backstage à Sydney, en Australie en octobre 57, peu de temps avant que Little Richard ne voie passer le Spoutnik russe à basse altitude et décide de se consacrer à la religion -pendant 5 ans.


Le prix Nobel de littérature consacre 66 essais à une vaste sélection de chansons. Avec des artistes que l’on attend : Uncle Dave Macon, première star du Grand Ol’ Opry en 1924, Charlie Poole, le Jessie James d’Harry McLintock, Poison Love de Johnnie & Jack, Stephen Foster (1826-1864) l’auteur sudiste et anti-esclavagiste de Old Black Joe dont certains extrémistes nordistes voudraient abattre la statue. Dylan a même retrouvé deux inédits du label Sun, Jimmy Wages de Tupelo et Feelin’ Good par Sonny Burgess.

La country nashvilienne est explorée, il en maitrise tout le vernaculaire, pas un détail ne lui échappe -les gimmicks, les techniques, les secrets, les mystères- et il connait aussi les routes désertes que peut emprunter l’idiome. Hank Williams, Marty Robbins à qui un ancêtre a inspiré El Paso, Bobby Bare, Mel Tillis, Webb Pierce le Rhinestone Cowboy dont les costumes étaient conçus par Nuta Kotlyarenko, un juif ukrainien surnommé Nudie, Eddy The Plowboy Arnold, Johnny Cash, Waylon Waymore Jennings, le fabuleux Old Violin de Johnny Paycheck, Townes Van Zandt et son Pancho & Lefty chanté par le duo Willie Nelson/ Merle Haggard.
Vous en voulez encore ? Billy Joe Shaver, Jimmy Webb, la recherche des rimes à trois syllabes d’Alan Jay Lerner (street before/ feet before, heart of Town/ part of Town, bother me/ rather be, make it rhyme/ any old time). Et aussi les songwriters amérindiens : Peter LaFarge, auteur de Ira Hayes, qui était le seul concurrent que craignait Dylan parmi les Tom Rush, Phil Ochs, Joan Baez. Ici l’auteur choisit de s’essayer à l’analyse de Bone Days du regretté John Trudell. (“Trudell était un Santi Dakota, sa musique n’est pas matérialiste et ne glorifie pas les drogues et les pimps comme les rappers. Il élève l’esprit de l’auditeur. Peut être n’y a-t-il pas de place pour cela actuellement”). Bien vu, mais Dylan laisse aussi de côté un six-cordistes natif comme Mato Nanji, bien que l’on sache que Bobby Zimmerman a toujours considéré ses guitaristes comme des marche-pieds, évitant au maximum d’exposer les frères Stevie Ray et Jimmie Vaughan dans Under The Red Sky, Charlie Sexton avec son groupe ou Duke Robillard sur Modern Times.
Il se rapproche ensuite des temps modernes en question avec The Clash, Elvis Costello ou My Génération des Who (“Vous avez 81 ans et haïssez les nurses qui poussent votre chaise roulante”). Il refuse le statut d’outlaws aux rappers commerciaux Kanye West ou Run DMC (“pour vivre hors la loi, il faut être honnête”). Certains choix vont faire s’étrangler les puristes, mais Dylan est différent, il est une star authentique et pas nous. Par exemple il sait que Volare provoque d’abord le rejet systématique, mais que si quelqu’un commence à chanter Vo-la-ré, oo-oh, tout le monde connait la suite. Un jeu de valeurs différentes, même si elles sont crispantes. The Whiffenpoof Song par Bing Crosby est une chanson traditionnelle des étudiants de l’université de Yale et a été choisie pour montrer le secret inhérent à chaque fraternité américaine. Evidemment Bob Dylan remue les consciences : “L’Axe de la Terre a changé, la planète est devenue toxique. Le chaos est partout, meurtres, famine, destruction. L’argent n’achète rien et n’influence plus personne. Vous trébuchez et marchez quand même, confiants en le grand Googa Mooga, votre déité personnelle…” Ceci pour analyser Ball Of Confusion des Temptations en 1970, année charnière s’il en fut.


Les photos et illustrations sont le résultat d’une recherche approfondie. La couverture bien sûr, mais aussi Elvis regardant des disques d’Harry Belafonte, Johnnie Ray enregistrant en studio devant un micro, l’actrice du muet Theda Bara (anagramme de Arab Death) illustrant Witchy Woman des Eagles, Uncle Dave Macon enregistrant une émission du Grand Ol’ Opry avant le Ryman’s, quand le public n’était pas admis dans le studio de la station WSM.
Les divers chapitres sont séparés par des annonces de comics-books des fifties, presqu’illisibles : « devenez chanteur, apprenez la guitare en 7 jours ou bien vous serez remboursé, devenez disc-jockey avec ce micro adaptable à votre radio, apprenez le piano, commandez les lunettes hypnotiques du grand Dunninger »…

Il semble bien que le titre même du livre soit une allusion à la pierre philosophale qui transforme tout en or. Un chef d’oeuvre country et rock ’n’ roll qui restera incompréhensible pour beaucoup, entre tradition et modernisme, entre légende et réalité. © (Romain Decoret) (Traduction : Jean-Luc Piningre, Editions Fayard)

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